Longtemps invaincus au box-office, les films de super-héros ont enchaîné les échecs… jusqu’au succès phénoménal de Spider-Man cet été. Ce mardi soir, TF1 diffuse The Marvels (2023) en inédit. L’occasion pour Bulles de Culture de s’interroger : le genre a-t-il encore de l’avenir ?
Longtemps machine à records du box-office mondial, le film de super-héros a enchaîné les contre-performances, chez Marvel comme chez DC, dont le Supergirl s’est écrasé en salles en juin dernier. En cause, des scénarios produits à la chaîne, une économie devenue intenable et une stratégie de diffusion éclatée entre salles et plateformes qui a fini par égarer le public.
De l’apogée à l’effondrement : le règne éphémère des super-héros ?
Il y a sept ans, la sortie d’un film Marvel relevait de l’événement planétaire. En avril 2019, Avengers: Endgame détrônait Avatar au sommet du box-office mondial avec :
- près de 2,8 milliards de dollars de recettes,
- des séances complètes des semaines à l’avance,
- des salles transformées en arènes où chaque apparition de personnage déclenchait des ovations.
Cette année-là, Disney alignait sept films dépassant le milliard de dollars. Le super-héros incarnait alors la quintessence du blockbuster hollywoodien, ce cinéma-spectacle calibré pour la salle et pour elle seule.
La formule avait mis une décennie à se roder. Depuis Iron Man en 2008, Marvel Studios avait bâti un modèle inédit, des films individuels consacrés à chaque personnage convergeant vers des réunions au sommet, chaque sortie nourrissant l’attente de la suivante. Sous la direction de Kevin Feige, l’univers partagé a généré plus de 31 milliards de dollars de recettes mondiales, ce qui fait de lui le producteur le plus rentable de l’histoire. La concurrence suivait, DC Comics alignait ses propres champions derrière Batman et Wonder Woman, et le genre semblait inépuisable.
Il ne l’était pas. Le retournement s’observe d’abord dans les chiffres, et il frappe les deux maisons. Chez Marvel, The Marvels signe fin 2023 l’une des dégringolades les plus spectaculaires du studio avec 206 millions de dollars de recettes mondiales, quand le premier Captain Marvel avait dépassé le milliard. Ni Captain America : Brave New World ni Thunderbolts* n’ont redressé la barre, avec respectivement 415 et 382 millions de dollars environ.
Chez DC Comics, la débâcle est plus brutale encore. Après les échecs de The Flash et de Shazam! La Rage des Dieux, puis le naufrage de Joker : Folie à deux en 2024, le studio misait sur l’univers relancé par James Gunn. Le pari a fonctionné à moitié.
Superman a signé l’été dernier un succès honorable avec 618 millions de dollars de recettes mondiales, mais Supergirl, deuxième pierre de l’édifice sorti fin juin, s’est écrasé dès son premier week-end avec 37,1 millions de dollars en Amérique du Nord, un démarrage inférieur à celui de The Marvels et comparable à celui de Joker : Folie à deux.
Selon Variety, Warner Bros. se prépare à une perte estimée entre 80 et 125 millions de dollars selon les projections, pour un film qui avait coûté 170 millions de dollars de production et environ 120 millions de marketing.
Pourquoi le public a décroché ? Les raisons d’un déclin
Première explication, la plus visible, l’usure créative. Pendant des années, le label a suffi. Ravi Ahuja, le PDG de Sony Pictures Entertainment, reconnaît lui-même qu’il fut un temps, au milieu des années 2010, où presque tout film de super-héros était quasi assuré de réussir, la barre étant alors basse, une période qu’il juge désormais révolue.
Les studios ont produit à la chaîne des récits interchangeables. Le critique du Hollywood Reporter David Rooney a ainsi jugé Supergirl engoncé dans un « pilotage automatique », tout en saluant l’interprétation de Milly Alcock. Le public, lui, ne sauve plus les films médiocres, comme le montre l’écart entre le premier Venom et ses 800 millions de dollars et son troisième volet, Venom: The Last Dance, tombé à 167 millions.
L’usure se double d’un phénomène plus profond, l’épuisement du vivier. Les têtes d’affiche ont toutes eu leur trilogie, et les studios puisent désormais dans les seconds couteaux. Or, le verdict de Supergirl rejoint celui de The Marvels ou de Madame Web, le public continue de rejeter les protagonistes de bande dessinée les moins connus, constate Variety.
La démonstration inverse est arrivée fin juillet
Spider-Man: Brand New Day, quatrième aventure de Peter Parker incarné par Tom Holland, a signé les meilleures préventes de premier jour enregistrées aux États-Unis depuis cinq ans, avec plus de 40 millions de dollars de billets écoulés à trois semaines de la sortie.
Les projections du cabinet Box Office Theory ont tablé sur un démarrage de 228 millions de dollars sur le seul territoire nord-américain, dans une fourchette allant de 212 à 255 millions, soit le meilleur lancement du genre depuis Deadpool & Wolverine, et environ 550 millions de dollars dans le monde sur le premier week-end.
Avec déjà 2 milliards de dollars de recette en moins de trois semaines, Spider-Man: Brand New Day a déjà largement dépassé le box-office mondial total de Supergirl, et cela sans disposer des salles IMAX, réservées jusqu’à la mi-août à L’Odyssée de Christopher Nolan. L’événement ne se décrète pas, il s’attache à des figures que trois générations ont apprivoisées, et la cousine de Superman n’en fait pas partie, malgré tout le talent de la comédienne Milly Alcock.
Quand l’économie du genre s’enraye
Troisième facteur, l’économie du genre a cessé de tourner. Avec un seuil de rentabilité fixé à 315 millions de dollars dans le monde pour Supergirl, le moindre film de personnage secondaire exige un score que seuls les plus grands succès du genre atteignaient naguère.
À ces budgets s’ajoute une contrainte nouvelle, le raccourcissement continu des délais entre la salle et la mise en ligne. Le spectateur occasionnel sait désormais que le film sera disponible chez lui en quelques semaines, et le super-héros, produit sériel par excellence, souffre plus que tout autre de cette banalisation. Il n’est plus un rendez-vous, il est un contenu parmi d’autres.
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La surabondance d’écrans : quand le streaming a dilué le mythe
Le dernier facteur est sans doute le plus décisif, la rupture du lien avec la salle. En 2019, Disney lance sa plateforme Disney+ et exige de Marvel un flux continu de séries. WandaVision, Loki, She-Hulk, Secret Invasion, la liste s’allonge au rythme du calendrier éditorial du streaming.
Comprendre l’univers Marvel supposait autrefois de voir les films, tous les films, mais uniquement les films. Il faut désormais s’abonner et rattraper des dizaines d’heures de séries pour saisir qui est qui sur grand écran. Kevin Feige lui-même a fini par le reconnaître publiquement, en reconstituant devant des journalistes réunis à Burbank le raisonnement du spectateur face à l’affiche de The Marvels. Celui-ci reconnaît Carol Danvers, interprétée par Brie Larson, mais pas les deux autres héroïnes issues uniquement de séries télévisées. Il admet que la profusion de contenus sur Disney+ a rendu l’univers banal : « C’est l’expansion qui a dévalué » la marque. Bob Iger, le PDG de Disney, avait concédé dès 2023 que la multiplication des séries avait dilué l’attention portée à Marvel. L’ironie veut que DC Comics, en relançant son propre univers interconnecté, reproduise la même mécanique au moment où son inventeur en dresse le bilan critique : l’échec de Supergirl souligne déjà, selon Variety, la difficulté de bâtir une franchise de films interconnectés.
L’heure des comptes : la fin de l’impunité pour les super-héros
Faut-il pour autant signer l’acte de décès du genre ? Les faits invitent à la prudence. Kevin Feige récuse l’idée d’une fatigue des super-héros en citant le succès du Superman de James Gunn, et préfère incriminer une offre excessive plutôt qu’un désamour du public.
Le verdict tombera en deux temps. Fin juillet d’abord, avec un Spider-Man devenu le triomphe de l’été. Le 16 décembre ensuite, avec Avengers: Doomsday, cinquième réunion au sommet de la franchise, sept ans après Endgame. Robert Downey Jr. de retour dans la peau du Docteur Fatalis et les frères Russo à la réalisation. Marvel y a placé tout ce qui lui reste de capital symbolique, jusqu’à s’emparer pour la première fois du créneau de Noël, réservé jusqu’ici aux Star Wars et aux Avatar.
Si le public répond présent aux deux rendez-vous, l’industrie devra réviser son diagnostic. Ce n’est pas l’ère des super-héros qui s’achève, c’est celle de leur impunité. Le genre n’est plus un genre, il est redevenu ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être, un pari soumis comme les autres à l’exigence d’un récit et d’un héros qui justifient le déplacement en salle.
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