Après le succès multi-oscarisé de Birdman (2014), Alejandro González Iñárrituru est revenu en force avec The Revenant (2015), une prodigieuse immersion de 2h40 dans les contrées sauvages nord-américaines du 19e siècle et rediffusé sur ARTE. Un véritable voyage dans le temps pour une expérience cinématographique puissante, menée par un Leonardo DiCaprio plus animal que jamais… Époustouflant et également multi-primé ! L’avis et la critique de Bulles de Culture.
Synopsis
Dans une Amérique profondément sauvage, le trappeur Hugh Glass (Leonardo DiCaprio) est sévèrement blessé et laissé pour mort par un traître de son équipe, John Fitzgerald (Tom Hardy). Avec sa seule volonté pour unique arme, Glass doit affronter un environnement hostile, un hiver brutal et des tribus guerrières, dans une inexorable lutte pour sa survie, portée par un intense désir de vengeance.
The Revenant : into the Wild… West
Alejandro González Iñárritu ne pouvait faire un plus grand écart entre Birdman et The Revenant. Le réalisateur versatile passe ainsi des antres claustrophobiques d’un théâtre de Manhattan aux immenses étendues sauvages hivernales du Canada. Mais il passe aussi du New York contemporain aux temps plus reculés du Far West. Un authentique voyage dans le temps à l’époque des trappeurs, où la survie en pleine Nature (la vraie) fait encore parti du quotidien de ces courageux aventuriers.
La puissance de The Revenant repose avant tout dans son réalisme grandeur nature et spectaculaire. Le film se sert de l’incroyable périple de Hugh Glass — inspiré de sa véritable histoire — pour transporter le spectateur à travers les gigantesques plaines sauvages du Canada, ses vertigineuses forêts, ses monstrueux rapides, ses fabuleuses montagnes enneigées…
Un voyage sensationnel et une immersion totale rendus possibles grâce aux talents de cinéastes embarqués dans un tournage unique relevant de l’exploit. The Revenant a en effet été filmé entièrement en lumière naturelle, dans l’ordre chronologique du récit, sur une période de onze mois continus. Et tout cela dans des conditions extrêmes, en plein hiver canadien, sur des décors sauvages rudement difficiles d’accès.
The Revenant est donc pleinement engagé dans un parti pris de réalisme sans concessions. Les cinéastes sont même aller jusqu’à déclencher une vraie avalanche pour l’un des plans du film… L’expérience est unique d’autant plus que tous ces efforts sont entièrement mis au service du récit. Car The Revenant est avant tout une histoire forte, entre périple de survie et de vengeance, et expérience métaphysique.
Survivor
La trame principale de The Revenant est la lutte constante de Hugh Glass pour survivre à son incroyable expédition pour retrouver les hommes qui l’ont laissé pour mort. Une lutte qui commence dès le début du film avec une spectaculaire séquence où les trappeurs subissent une violente attaque d’Indiens révoltés.
La suite du film ne réserve que très peu de répit pour notre trappeur survivaliste. Attaque de grizzli, trahison meurtrière, torrents glaciales déchaînés, indiens revanchards, français barbares, famine, chute de falaise, nuits hivernales glacées, et pour finir duel à mort. Un périple intense et démesuré qui prend à la gorge, aux tripes, ou même parfois aux deux en même temps.
Hugh Glass esquive donc la mort à maintes reprises à travers le film, mais n’en ressort jamais indemne. Grièvement blessé dès le premier acte, le trappeur va porter tout au long du film plusieurs handicaps physiques ainsi que d’effroyables blessures, toutes saisissantes de réalisme. Un maquillage remarquable, nominé aux oscars, à la hauteur du film et surtout de l’acteur qui le porte.
Leo, brute de force
Pour incarner Hugh Glass, Leonardo DiCaprio s’est investi corps et âme dans ce qu’il définit lui-même comme le rôle le plus dur de toute sa carrière. À travers le film, on voit l’acteur plonger dans des eaux glaciales, manger du foie de bison cru, s’enfouir nu dans une (fausse) carcasse de cheval… Autant d’épreuves physiques qui illustrent des conditions de tournage éprouvantes.
Une telle expérience recèle tout de même certains avantages insoupçonnés, notamment la simple isolation en pleine nature qui force en soi la concentration et l’implication totale de chacun. Pour les acteurs, les deux heures de routes pour accéder chaque jour aux différents décors leurs laissent le temps de s’immerger dans un état d’esprit semblable à celui des personnages. Une sorte de méthode Stanislavski au naturel, avec le froid glacial de l’hiver canadien en prime.
Leonardo DiCaprio s’était en plus parfaitement préparé pour incarner Hugh Glass. Ainsi, quand la lumière commençait à manquer en fin de journée, l’acteur aguerri pouvait rapidement improviser de nombreuses scènes au pied levé, préparant un feu ou pêchant du poisson tel un véritable trappeur de l’époque.
Mais c’est avant tout la force brute de sa prestation qui porte le film. Bien que son rôle n’ait que très peu de dialogues (et la plupart sont en dialectes indiens, Pawnee et Arikara), Leonardo DiCaprio porte sur ses seules épaules la profondeur de son personnage et réussit à transmettre tous ses états d’âmes avec son corps et son regard, tantôt avec puissance, tantôt avec subtilité.
Dans un moment-clé du film, Hugh Glass passe un accord tacite avec l’infâme John Fitzgerald (le terrifiant Tom Hardy). Sans un mot, le regard de Leonardo communique à lui tout seul toute une gamme d’émotions complexes et nuancées. Une scène intime et éloquente malgré des températures avoisinant les -40°C (l’acteur aurait failli se geler les yeux et les mains pour ce plan).
La prestation de Leonardo DiCaprio a déjà été récompensée d’un Golden Globe. Mais pourra-t-il enfin décroché son premier Oscar ?
Après quatre nominations infructueuses, l’acteur fétiche d’Hollywood a tout donné dans The Revenant. C’est donc à juste titre qu’il est le grand favori de ce palmarès 2016 des Oscars.
Un plat qui se mange froid

En plus d’être un film de survie intense, The Revenant est aussi un film de vengeance. Les deux thèmes vont de paire car c’est grâce à la flamme vengeresse que Hugh Glass se bat pour survivre à son terrible périple. Mais l’incroyable survivance du trappeur est tellement puissante que l’on aurait aimé qu’elle nous porte jusqu’à la fin du film.
Pourtant Hugh Glass retrouve son campement juste avant le dernier acte du film dans une rupture dramaturgique un peu maladroite. Le trappeur doit aller au bout de sa revanche en repartant à la poursuite de son ennemi juré. Le spectateur peut dès lors facilement devancer le scénario dans ce troisième acte vengeur légèrement plus faible que le reste du film, malgré la force brutale du duel final.
The Revenant passe donc peut-être à côté d’une unité dramatique forte, dont il aurait bénéficié en tant que film de survie pure (à la Gravity par exemple). Cependant, même si la vengeance accapare un peu trop le troisième acte, ce thème va apporter une profondeur au film, bien au delà de son exécution simpliste.
Le revenant
Depuis son premier film Amours chiennes (Amores Perros), Alejandro González Iñárritu n’a cessé d’explorer la condition humaine, dans un questionnement et une réflexion poétique constants. The Revenant ne fait pas exception et va plus loin en flirtant avec l’expérience métaphysique.
Le réalisateur mexicain profite ainsi de l’immersion géographique et temporelle du scénario pour mettre en scène une humanité plus brute, plus primitive. Cette période du Far West américain est en effet unique à bien des égards, entre clash de civilisations (indiens “primitifs” et européens “civilisés”) et nouvelle conquête d’une nature plus sauvage que jamais. C’est aussi un des premiers pas d’une société capitaliste à l’échelle mondiale, à travers le commerce transcontinental de la fourrure et ses retombées sur la nature, mais aussi sur l’homme et son psyché.
The Revenant présente donc à la fois l’homme face à la nature et l’homme face à lui-même, dans toute ses contradictions. Une position paradoxale incarnée par Hugh Glass qui va devoir survivre aux deux tout au long du film.
Pourtant, le trappeur aurait dû périr de ses blessures suite à son combat mortel avec un grizzli. Mais il revient d’entre les morts, tel un esprit vengeur. C’est un revenant, un mort-vivant contre-nature qui ne devrait pas être, animé par la vengeance, signature de son humanité, qui seule le maintient en vie. Hugh Glass va ainsi à l’encontre de la Nature, tout comme ses semblables dans le film, représentants de cette civilisation capitaliste naissante, avare et mue par l’appât du gain.
Tous des sauvages
Alejandro González Iñárritu questionne donc cette nature humaine dans sa confrontation face à la nature et dans l’éventuelle compréhension métaphysique de sa place qu’elle tient en son sein.
Au milieu du film, Hugh Glass est sauvé par Hikuc, un Indien qui, lui, a choisi de vivre en communion avec la nature. Dans ce sens, il a renoncé à la vengeance, spécificité humaine contre-nature : “Revenge is in the creator’s hands”. Le trappeur semble finir par comprendre cette leçon d’humilité à la fin de son périple lorsqu’il exprime à son tour que la vengeance est entre les mains de Dieu, pas les siennes.
Mais l’Homme peut-il vraiment dépasser les faiblesses de sa nature humaine ?
La situation contemporaine de notre société de confort, régi par le profit et si méprisante à l’égard de la nature, ne penche pas pour cette conclusion enthousiaste.
Iñárritu modère donc largement l’optimisme d’une éventuelle rédemption de son héros et empreint plutôt le film d’une sombre mélancolie. Hugh Glass renonce peut-être in extremis à sa chère vengeance, mais il le fait avec un certain cynisme en laissant John Fitzgerald agonisant aux mains des Indiens.
Quand au seul personnage ayant choisit la voie de l’humilité et de la communion avec la nature, Hikuc, l’Indien salvateur, il finit pendu, avec un écriteau autour du cou disant : “On est tous des sauvages”. Pas de place donc pour la rédemption de l’homme dans cette société “civilisée”, dévastatrice pour la nature et pour l’homme, au nom d’une “modernité” arrogante et d’un “progrès” sacro-saint où finalement, comme toujours, l’argent est roi.
Apocalypse Snow
Cela fait plusieurs années que le scénario de The Revenant circule à Hollywood. Mais la complexité du projet et l’ampleur de la tâche avaient jusque-là rebuter les quelques réalisateurs ambitieux (John Hillcoat, Park Chan-wook, Jean-François Richet) qui s’étaient intéressés au projet.
Couronnés avec Birdman, Alejandro González Iñárritu et Emmanuel “Chivo” Lubezki (le chef opérateur prodige de Tree of Life, Gravity ou encore Les Fils de l’homme) se sentent prêts à relever le challenge cinématographique d’un tournage hivernal en pleine nature, à des températures extrêmes, loin de toute civilisation.
Les décors sauvages impliquent en effet de tourner en lumière naturelle, ce qui veut dire peu de temps de lumière exploitable par jour, à peine quelques heures. De plus, la difficulté d’accès des décors protégés (certains inaccessibles en voiture ou même en hélicoptère) nécessite une incroyable logistique pour acheminer le matériel de prise de vue. L’équipe technique ira même jusqu’à démonter une grue télescopique de tournage (une Scorpio Crane de 23 pieds) pour la transporter pièce par pièce sur le décor… par voie câblée aérienne, en construisant des tours à chaque rappel de câble !
Au final, le budget de The Revenant, initialement estimé à 60 puis 95 millions de dollars, va plafonner à 135 millions de dollars pour une durée de tournage qui s’étendra sur plus de huit mois — Tom Hardy sera même obligé de renoncer à son rôle dans Suicide Squad qu’il devait faire dans la foulée.
Pour Alejandro González Iñárritu, l’ampleur cauchemardesque qu’a pris la production du film était totalement prévisible, du fait même de la nature du projet, entièrement soumis aux aléas de la météo hivernale.
De fait, le retard accumulé au fur et à mesure du tournage éprouvant fut tel que la neige avait totalement disparu en fin de saison alors que l’équipe n’avait pas encore tourné le dernier acte du film. Un retard couteux qui forcera finalement la production a déménager au sud de l’Argentine pour pouvoir finir le film dans de nouveaux décors enneigés.
Cependant, malgré toutes les difficultés et les complications du tournage, Iñárritu ne lâchera rien. Il restera fidèle au film jusqu’au bout, intransigeant sur les moyens à employer pour respecter la vision sans concession de sa mise en scène et de la cinématographie de Lubezki.
Du grand Cinéma
En dépit d’un tournage qui s’annonçait extrêmement difficile, Alejandro González Iñárritu réitère le parti pris complexe de filmer la plupart des scènes en longs plans-séquences. Tirant les leçons de son expérience sur Birdman, le réalisateur maîtrise mieux encore ce procédé cinématographique et compte l’utiliser à bon escient, dans un but bien précis : immerger le spectateur dans le point de vue des personnages pour une “expérience émotionnelle à 360°”.
De son côté, Emmanuel Lubezki choisit de filmer au plus près des acteurs avec des courtes focales (objectifs très larges) pour capturer à la fois la majestuosité des décors imposants mais aussi toute l’intimité qui se passe au niveau des personnages.

La combinaison de ces deux partis pris détermine toute la force singulière de The Revenant et procure de très grands moments de cinéma (dont la fameuse scène, déjà culte, de l’attaque du Grizzli). Mais tourner de longs plans-séquences en courte focale dans ces conditions extrêmes va nécessiter un énorme travail de précision. Chacune de ces scènes devient alors de minutieuses chorégraphies qui vont requérir tout le talent et l’investissement du cinéaste, mais aussi des acteurs et de l’équipe du film toute entière.
Pour se préparer à cet ultime challenge, The Revenant a bénéficié d’une énorme pré-production de trois mois. Le cinéaste, le chef opérateur et les producteurs ont passé tout l’été avec les acteurs, sur les décors, pour concevoir et répéter chaque scène du film. Par ce travail obstiné, ils vont pourvoir définir avec précision l’emplacement des décors ainsi que le découpage de chaque scène, plan par plan, selon la position du soleil, le jeu des acteurs, la prise de vue, etc.
Ils attaquent ainsi le tournage en connaissant le film par cœur sur le bout des doigts. Mais avec la lumière naturelle, ils n’ont finalement que quelques heures chaque jour pour concentrer et obtenir le meilleur des trois mois de dur labeur et de répétitions. Une pression de tournage énorme qui apporte sa dose d’adrénaline, surtout pour les fameuses scène tournées en plan-séquences.
Avec deux prises possibles par jour, l’erreur n’est pas permise.
La combinaison entre préparation minutieuse et pression de tournage s’avère donc terrifiante pour le réalisateur mexicain et son équipe. Mais elle insuffle à chacune de ces scènes une tension et une énergie unique qui crève l’écran et fait de The Revenant une grande expérience de Cinéma.
Le challenge était de taille et l’équipe de The Revenant a relevé le défi haut la main. Alors que le film doit encore sortir en France en Inde et au Japon, il est déjà un succès commercial et critique — 281 millions de dollars au box office mondial, à ce jour, et 12 nominations aux oscars.
Notre avis ?
The Revenant est un film complet, riche et spectaculaire. Alejandro González Iñárritu offre une vision moderne du western dans un film totalement maîtrisé malgré les nombreuses adversités d’un tournage extrême.
Et au final, peu importe les conditions de tournages, les prouesses techniques, les anecdotes rocambolesques, ou le nombre de récompenses. Ce qui compte c’est le résultat.
Pour The Revenant, c’est avant tout une vraie expérience cinématographique à vivre sur grand écran.
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- Date de sortie France : 24/02/2016
- Distributeur France : Twentieth Century Fox France
- The Revenant est diffusé sur ARTE le dimanche 25 mai 2025 à 21h
- Le film est proposé en streaming et en replay gratuit sur Arte.tv
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