Avec le film Saint Ex, dans les salles depuis le 11 décembre, le réalisateur argentin Pablo Agüero nous offre, non un biopic sur Antoine de Saint-Exupéry, mais une plongée dans l’univers onirique d’un homme qui a transformé ses rêves en héritage universel. Rencontre au-delà des nuages avec le cinéaste.
Bulles de Culture : Vous êtes né en Argentine. Comment la figure de Saint-Exupéry est-elle perçue dans votre pays ?
Pablo Agüero : En Argentine, comme partout dans le monde, Saint-Exupéry est avant tout connu pour Le Petit Prince. C’est un livre universel, essentiel pour beaucoup d’enfants, moi compris. Je me souviens, à une époque où ma mère et moi étions dans une grande précarité, d’avoir dormi dans une chambre dont les murs étaient décorés avec des dessins du Petit Prince. Cela m’a profondément marqué.
Mais Saint-Exupéry est aussi une figure importante de l’aviation. En Patagonie, plusieurs lieux portent son nom ou celui de ses compagnons, comme Jean Mermoz ou Henri Guillaumet. Il a été l’un des premiers à ouvrir des routes aériennes dans des conditions extrêmes.
« Le Petit Prince est devenu pour moi un livre de survie »
Bulles de Culture : Vous avez découvert Le Petit Prince très jeune. Quel impact ce livre a-t-il eu sur vous ?
Pablo Agüero : J’ai grandi dans une solitude extrême, fils unique, dans une cabane sans électricité, ni eau courante, au pied de la Cordillère des Andes. C’est dans ce contexte que Le Petit Prince est devenu pour moi un livre de survie. Il aborde des thèmes profonds et souvent tabous : la solitude, la mélancolie, l’enfance, voire la mort d’un enfant. Ces thèmes en font un compagnon précieux, qui aide à se projeter dans l’imaginaire pour surmonter les épreuves.
C’est probablement ce livre qui m’a donné envie de raconter des histoires. Je faisais des dessins sur les marges des livres, comme des sortes de bandes dessinées naïves inspirées de Le Petit Prince. C’était une première manière de m’exprimer, qui a certainement jeté les bases de mon désir de faire du cinéma.
« Je suis révolté par l’idée d’être « réaliste » »
Bulles de Culture : Dans Saint Ex, on retrouve une dimension très poétique, visuelle, presque imaginaire. Comment avez-vous construit cet univers à partir de décors réels ?
Pablo Agüero : Je suis révolté par l’idée d’être « réaliste ». Si j’avais été réaliste, je n’aurais probablement pas survécu à mon enfance, et je ne serais pas cinéaste aujourd’hui. Le cinéma est, par essence, une fabrication. Plutôt que d’imiter la réalité, je préfère créer un univers de toutes pièces, une vision sincère et poétique.
Pour Saint Ex, je voulais filmer les aventures de Saint-Exupéry avec son regard : une naïveté teintée d’innocence, mais jamais mièvre. Dans ses dessins, il recherchait une simplicité presque maladroite, qui traduisait une profondeur extraordinaire. J’ai tenté de transposer cet esprit dans les images du film, avec un travail d’artisan, en jouant sur des collages visuels et des incrustations, mais toujours à partir de matière réelle.
Bulles de Culture : Vous avez tourné dans des conditions extrêmes en Patagonie. Pourquoi ce choix, et comment l’avez-vous géré ?
Pablo Agüero : Tourner en Patagonie était essentiel pour capter l’authenticité de ces paysages hors du commun. Mais c’était un défi incroyable : en plein hiver, à des températures entre -20°C et -40°C, nos drones tombaient du ciel à cause des batteries gelées, et nos sandwichs se transformaient en blocs de glace.
Nous avons travaillé en petite équipe, avec des guides et un équipement de sécurité, parfois en raquettes, pour atteindre ces lieux isolés. Ce sont des paysages si extrêmes qu’ils semblent irréels, presque lunaires. Et pourtant, nous n’avons rien retouché : tout est organique. C’est cette pureté que je voulais transmettre à l’écran.

Bulles de Culture : Le soleil joue un rôle important dans votre film, surtout dans des paysages sombres et gris. Que symbolise-t-il ?
Pablo Agüero : Le soleil est au cœur du récit. Il rythme le compte à rebours de la survie de Guillaumet, qui a tenu cinq jours dans des conditions impossibles, et il reflète l’alternance entre espoir et désespoir.
Dans ces paysages blancs et glacés, le soleil crée une lumière dorée irréelle, mais qui ne réchauffe pas. Cela traduit parfaitement l’esthétique du film, où tout est pensé en termes de brillance, avec des teintes argentées et dorées plutôt que des couleurs classiques. Ce choix visuel renforce la cohérence entre le symbolique, le concret et l’esthétique.
« Nous n’avons pas cherché à faire un portrait mimétique, mais à capturer l’esprit de Saint-Ex »
Bulles de Culture : Vous avez également évoqué la dimension très humaine et joyeuse de Saint-Exupéry. Comment avez-vous travaillé ce caractère avec Louis Garrel ?
Pablo Agüero : Pour moi, Saint-Exupéry est la quintessence de l’homme qui garde la tête dans les nuages, une âme d’enfant. C’est un personnage profondément joyeux et mélancolique à la fois.
Dans les enregistrements de sa voix, on découvre un homme exubérant, un peu fou, souvent drôle. Louis Garrel a apporté cette fraîcheur, ce côté presque clownesque, tout en incarnant la profondeur du personnage. Nous n’avons pas cherché à faire un portrait mimétique, mais à capturer l’esprit de Saint-Ex, cet équilibre entre gravité et légèreté.
Le Carnet de la Fringale : Votre film puise dans des archives peu connues. Comment avez-vous documenté cette semaine décisive dans la vie de Saint-Exupéry ?
Pablo Agüero : Les récits de Saint-Exupéry dans Terre des hommes ont été une base précieuse, mais j’ai aussi trouvé des documents inédits. Par exemple, un enregistrement où il raconte à Jean Renoir son idée d’un film inspiré de sa rencontre avec deux petites filles argentines, qui vivaient avec un renard et un serpent. C’est clairement une des sources de Le Petit Prince.
Ces découvertes m’ont permis de relier des événements réels à l’imaginaire de Saint-Ex, comme l’île aux oiseaux ou l’histoire du berger qui retrouve Guillaumet. Tout cela est véridique, mais présenté à travers le prisme poétique de son regard.
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- Pour Cinéma
Date de sortie France : 13/12/2024 - Distribution France : StudioCanal
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