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Judith Davis Festival Film Royan 2024 Bonjour l'asile
Jean-Marc Mordacq

Interview / Judith Davis au Festival du Film de Royan pour “Bonjour, l’Asile !” : “Réinventer le collectif par l’humour et l’utopie”

Avec Bonjour, l’Asile !, en salles le 19 février 2025, Judith Davis nous plonge au cœur d’un château abandonné, reconverti en tiers-lieu, où se croisent militants urbains, jeunes parents débordés, et promoteurs avides. Ce microcosme foisonnant d’initiatives collectives sert de toile de fond à une réflexion tendre et mordante sur le vivre-ensemble et les contradictions de notre époque. Le film, présenté en compétition au Festival du Film de Royan 2024, explore avec humour et subtilité des thématiques aussi universelles que contemporaines : l’écologie, la charge mentale, et la quête d’utopie. Rencontre avec une réalisatrice qui conjugue réflexion sociale et comédie avec brio.

Rencontre avec Judith Davis pour Bonjour l’Asile !

Bulles de Culture : Votre film est ancré dans une époque contemporaine où l’idée de révolution semble avoir perdu de son éclat. Pourquoi avez-vous choisi de revisiter cette thématique aujourd’hui ?

Judith Davis : La révolution est un concept fascinant car elle ne se termine jamais vraiment. Dans mon premier film, Tout ce qu’il me reste de la révolution (2019), je questionnais l’héritage des luttes de la génération de mes parents, celles des années post-68. Aujourd’hui, je voulais creuser l’idée que notre société est le produit d’idéologies qu’on peut interroger, voire repenser. En tant que cinéaste, mon rôle est de proposer des images et des histoires qui explorent d’autres façons de vivre, sans rester cantonnée à la dénonciation.

Bulles de Culture : Dans Bonjour, l’Asile !, l’amitié féminine est au cœur de l’histoire. Pourquoi était-ce important pour vous ?

Judith Davis : L’amitié, surtout entre femmes, est souvent reléguée à l’arrière-plan, perçue comme immature ou secondaire, surtout passé un certain âge. Ici, les deux héroïnes, anciennes militantes, ont un projet commun : un livre qui interroge l’absence de pont entre les intellectuels et les Gilets Jaunes. J’aimais cette idée de lier une relation affective forte à une réflexion sociétale. Cela donne une profondeur émotionnelle au film, loin des clichés du couple romantique.

“Soigner la société passe par une désintoxication des injonctions actuelles

Bulles de Culture : Votre film se déroule dans un ancien hôpital psychiatrique transformé en “hospitalité permanente”. Ce choix est-il symbolique ?

Judith Davis : Complètement. Historiquement, ces lieux ont souvent été associés à l’exclusion des individus jugés “différents”. En les réimaginant comme des espaces d’utopie, on peut interroger notre rapport à la normalité et au soin. À travers ce cadre, je voulais montrer que soigner la société passe par une désintoxication des injonctions actuelles : consommer, performer, être sans cesse connecté. Ce lieu hors du temps permet aux personnages de réinventer leur lien aux autres, mais aussi à eux-mêmes.

Bonjour l'asile photo film 2024
Agat Films

Bulles de Culture : Vous abordez également la charge mentale des femmes. Était-ce une thématique centrale pour vous ?

Judith Davis : Absolument. Le film explore les contradictions d’un couple écolo où, malgré les meilleures intentions, l’équilibre domestique reste inégal. Le travail invisible des femmes est une réalité statistique : elles assument 75 % des tâches ménagères, et ce déséquilibre s’aggrave souvent avec des initiatives comme le zéro déchet, qui rajoutent de la charge. J’ai voulu aborder ces enjeux avec humour, pour que chacun puisse se reconnaître sans se sentir accusé.

Rire ensemble, c’est aussi reconnaître nos contradictions

Bulles de Culture : L’humour semble jouer un rôle clé dans votre travail. Pourquoi ce choix ?

Judith Davis : L’humour est une arme puissante. Il permet de créer une complicité avec le spectateur, de lui tendre un miroir sans le braquer. Rire ensemble, c’est aussi reconnaître nos contradictions. Et puis, face à l’état du monde, l’humour offre une énergie précieuse. Il ne s’agit pas de minimiser la gravité des problèmes, mais de trouver des moyens de ne pas sombrer, de continuer à rêver, à proposer des alternatives.

Bulles de Culture : Vous travaillez souvent avec la même troupe d’acteurs. Quelle importance cela a-t-il pour vous ?

Judith Davis : Travailler avec des personnes qui partagent une même vision, c’est essentiel. Nous avons fondé le collectif théâtral issu du spectacle L’Avantage du Doute il y a 17 ans, et cette dynamique de groupe se reflète dans mes films. Cela permet d’éviter les hiérarchies classiques du cinéma et de privilégier une création organique et collective. Quand j’écris, je pense aux acteurs et actrices, à leurs sensibilités, à ce qu’ils traversent dans leur vie. Cela donne une authenticité unique à chaque personnage.

Judith Davis Festival Film Royan 2024 Bonjour l'asile
Jean-Marc Mordacq

Bulles de Culture : Votre film donne envie de retour à la nature. Était-ce intentionnel ?

Judith Davis : Oui, car nous sommes coupés de la nature, et même de ce que cette coupure a engendré en nous. Sur les ZAD, par exemple, j’ai vu des gens recréer des liens avec leur environnement en jouant, en buvant symboliquement avec un arbre. Cela peut sembler naïf, mais ce type de rituel ludique est une manière de renouer avec une réalité essentielle. Dans le film, je voulais que cet espace “hors du monde” inspire ce genre de réflexion.

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Antoine Corte

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