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Serge de Sampigny franco le dernier dictateur pessac 2024
©Alain Birocheau

Festival de Pessac 2024 – Serge de Sampigny : documentaire “Franco, le dernier dictateur d’Europe” : éclairage sur ce tyran moderne

Dernière mise à jour : décembre 8th, 2024 à 12:23 pm

Journaliste et réalisateur reconnu pour ses documentaires historiques, notamment sur les grands dictateurs du XXème siècle, Serge de Sampigny est présent cette année au Festival du Film d’Histoire de Pessac pour présenter sa série documentaire en deux parties sur “Franco, le dernier dictateur d’Europe”, diffusée bientôt sur les chaînes de France Télévision. Le réalisateur explore ainsi les méandres et les rouages de l’une des dictatures les plus longues et controversées du XXᵉ siècle.

Serge de Sampigny : « Ce qui m’intéresse, c’est le basculement : comment un individu apparemment ordinaire peut devenir un fanatique »

Bulles de Culture : Votre travail se concentre souvent sur les figures autoritaires et les dictatures. Peut-on dire que vous êtes fasciné par le mécanisme de la dictature ?

Serge de Sampigny : Fasciné, non. C’est un terme trop connoté, qui pourrait suggérer une passion malsaine pour le mal. Ce qui m’intéresse, c’est le basculement : comment un individu apparemment ordinaire peut devenir un fanatique, voire un bourreau. Ce processus me fascine intellectuellement. Le fanatisme, c’est cette capacité à aller jusqu’au bout d’idées extrêmes, là où la plupart d’entre nous sont freinés par des normes ou des interdits.

Mais je ne m’arrête pas au point de vue du bourreau. Comprendre l’ennemi, c’est essentiel pour raconter une histoire complète. Lorsqu’on parle de guerres ou de dictatures, il y a toujours plusieurs camps. Si on ne montre pas les deux faces, on trahit l’Histoire.

Bulles de Culture : Votre série accorde d’ailleurs une place importante à des témoins actuels encore très partisan du franquisme. Pourquoi leur donner la parole ?

Serge de Sampigny : Ces derniers franquistes sont très minoritaires dans l’Espagne actuelle, un pays aujourd’hui profondément démocratique. Mais leur discours est une sorte de “conservatoire” des idées du franquisme. En les interrogeant, on accède à une mémoire vivante de ce que pensaient les franquistes sous Franco. Certains minimisent ou nient même les atrocités de la dictature, ce qui reflète les ambiguïtés historiques.

Cela dit, mon intention n’était pas de montrer que l’Espagne est encore prisonnière de son passé. Au contraire, elle a su évoluer. Mais pour comprendre Franco et son régime, il était crucial d’entendre ces voix. Et bien sûr, nous avons également donné la parole aux antifranquistes, pour maintenir un équilibre.

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Bulles de Culture : Franco se distingue-t-il d’autres dictateurs que vous avez étudiés, comme Hitler ou Mussolini ?

Serge de Sampigny : Absolument. Hitler et Mussolini étaient des révolutionnaires de droite : ils voulaient créer un “ordre nouveau”, bouleverser la société. Franco, lui, était réactionnaire. Il ne regardait pas vers l’avenir, mais vers le passé. Son idéal, c’était une Espagne catholique, enracinée dans une tradition monarchique et anti-moderniste.

Sa prise de pouvoir aussi est différente. Hitler et Mussolini ont accédé au pouvoir par des moyens légaux ou semi-légaux, avant de transformer le système. Franco, lui, a lancé un coup d’État sanglant en 1936, entraînant une guerre civile qui a coûté la vie à des centaines de milliers de personnes. Sa dictature s’est construite sur la violence dès le départ.

Bulles de Culture : La relation entre Franco et Hitler est un point fascinant de votre documentaire. Comment ces deux figures interagissaient-elles ?

Serge de Sampigny : Leur relation était compliquée. Franco devait beaucoup à Hitler, notamment pour son soutien militaire pendant la guerre civile espagnole, mais leurs intérêts divergeaient. Hitler voulait éviter de provoquer les Français en cédant des colonies à Franco, ce qui aurait compliqué l’occupation allemande en France.

De son côté, Franco voulait rétablir la grandeur de l’Espagne en récupérant des territoires perdus. Mais il savait que son pays, affaibli par la guerre civile, ne pouvait pas se permettre une entrée en guerre sans garanties. Résultat : il a préféré rester en marge du conflit mondial, envoyant simplement une division de volontaires, la “Division Azul”, sur le front de l’Est. Leur point commun majeur était leur opposition au communisme.

« L’obsession de Franco, c’étaient les francs-maçons, bien plus que les Juifs »

Bulles de Culture : Quelle place occupait l’antisémitisme dans l’idéologie de Franco ? Était-elle aussi centrale que chez Hitler ?

Serge de Sampigny : Non, l’obsession de Franco, c’étaient les francs-maçons, bien plus que les Juifs. L’antisémitisme existait dans l’extrême droite espagnole, mais l’Espagne comptait très peu de Juifs. Franco voyait surtout les francs-maçons comme des ennemis de l’Église et de l’ordre catholique, influencé en cela par des expériences personnelles, comme la séparation de ses parents.

Cela dit, il n’était pas totalement dépourvu d’antisémitisme, un trait commun à beaucoup de leaders politiques de son époque. Cependant, il a permis à certains diplomates espagnols de sauver des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, ce qui montre que son antisémitisme n’était pas aussi virulent ou systématique que celui d’Hitler.

Bulles de Culture : votre travail s’inscrit dans l’histoire, mais vous refusez à vous considérer comme un historien. Pourquoi ?

Serge de Sampigny : Absolument. Je réalise des documentaires historiques, mais je m’appuie sur les travaux des historiens. Je n’ai pas la prétention de faire de la recherche académique. Mon rôle, c’est d’enquêter, de recueillir des témoignages, de fouiller dans les archives, et de collaborer avec des spécialistes. Mon travail exige une rigueur historique, mais je ne suis pas le créateur des connaissances ; je suis un passeur.

Bulles de Culture : Comment se construit un documentaire comme celui-ci ?

Serge de Sampigny : Tout commence par une immersion dans les livres. Sur le franquisme, j’ai beaucoup travaillé à partir des ouvrages de Paul Preston, une référence sur le sujet. Mais lire ne suffit pas. Je m’entoure de conseillers, comme Mercedes Yusta, une professeure de l’Université Paris 8, pour valider les choix narratifs. En parallèle, des documentalistes cherchent des images et des archives dans le monde entier : Espagne, France, États-Unis, Royaume-Uni… C’est une matière première que l’on affine progressivement, comme en cuisine. On assemble des ingrédients, on ajuste, jusqu’à trouver l’équilibre parfait.

Bulles de Culture : Quel était votre angle dramaturgique sur ce projet documentaire ?

Serge de Sampigny : Mon angle pour ce documentaire, c’était la durée : comment un dictateur comme Franco, souvent jugé terne et peu charismatique, a pu rester au pouvoir 39 ans. C’est beaucoup plus que des figures comme Hitler ou Mussolini. Cette longévité soulève des questions sur ses stratégies, son opportunisme et les failles de ses adversaires. Il ne s’agissait pas de raconter tout le franquisme – cela demanderait une série de plusieurs semaines – mais de cerner cet aspect précis et captivant.

Bulles de Culture : France Télévisions s’est-il rapidement intéressé au projet ?

Serge de Sampigny : Oui. Les anniversaires ont souvent du poids dans les choix éditoriaux de la chaîne. Franco est mort le 20 novembre 1975, et en 2025, cela fera 50 ans. C’est une opportunité pour revisiter un sujet que l’on aborde rarement. Le franquisme peut paraître lointain, mais ses répercussions ont marqué des millions d’Espagnols et, par ricochet, la France. Et il y a cette résonance avec des enjeux actuels : les tentations populistes, le retour à des idéologies autoritaires. Ces parallèles ne sont pas des extrapolations douteuses, mais des avertissements.

« je préfère éclairer le présent par les leçons du passé »

Bulles de Culture : Vous parlez d’échos entre histoire et actualité. Envisagez-vous de travailler directement sur des sujets de géopolitique contemporaine ?

Serge de Sampigny : Pour le moment, je reste ancré dans l’histoire. Mon prochain projet est un portrait de Mao Tsé-Toung, en écho au cinquantenaire de sa mort en 2026. Ce qui m’anime, ce sont les récits idéologiques qui façonnent notre compréhension du monde. L’actualité géopolitique est passionnante, mais je préfère éclairer le présent par les leçons du passé.

Bulles de Culture : Vous avez aussi un pied dans les salles de spectacle avec des ciné-concerts. Pouvez-vous nous en parler ?

Serge de Sampigny : C’est une autre manière de transmettre l’histoire, notamment aux jeunes. Avec l’orchestre de la Garde républicaine, nous avons monté un ciné-concert intitulé D’une guerre l’autre, 1914-1945. On raconte, à travers des images d’archives et des lettres d’époque, cette période qui va de Verdun à Auschwitz. Ce format permet de toucher des lycéens qui ne regardent plus beaucoup la télévision. Nous visons 12 000 élèves cette saison, avec des représentations dans des lieux prestigieux comme l’Opéra de Bordeaux ou le Zénith de Nancy. C’est une expérience unique, autant pour eux que pour moi.

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Antoine Corte

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