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l'inconnu de la grande arche photo film 2025
Le Pacte

Cannes 2025 / “L’inconnu de la Grande Arche” : un monument aux illusions perdues

Dernière mise à jour : mai 20th, 2025 à 10:11 pm

En retraçant le destin oublié de Johan Otto von Spreckelsen, l’architecte danois à l’origine de la Grande Arche de la Défense, Stéphane Demoustier signe un film à la fois politique et introspectif. L’inconnu de la Grande Arche, présenté à Cannes dans la section Un Certain Regard, explore les tensions entre ambition artistique et réalités du pouvoir. Une œuvre sobre et habitée, l’architecture devient le miroir du cinéma, et la création, un combat aussi intime que collectif.

C’est un film bâti à la manière d’un édifice. Lentement, méthodiquement. Dans L’inconnu de la Grande Arche, Stéphane Demoustier remonte le fil d’un projet architectural mythique pour sonder, à travers lui, la grandeur et les renoncements de tout geste créateur. Le film retrace le destin méconnu de Johan Otto von Spreckelsen, architecte danois choisi par François Mitterrand en 1983 pour ériger ce qui deviendrait la Grande Arche de la Défense. D’une sobriété limpide, ce récit s’élève pourtant comme une fresque sur l’ambition, la matière, et la confrontation entre l’idée pure et le réel.

Il y a une analogie très forte entre l’architecte et le réalisateur“.

Présenté à Cannes dans la section Un Certain Regard, L’inconnu de la Grande Arche s’inspire du roman de Laurence Cossé intitulé La Grande Arche. Mais le cinéaste ne cherche ni le biopic, ni le film historique. Il érige une œuvre spéculative, sensorielle, politique. “Ce qui m’a passionné dans ce projet, c’est de raconter de manière générale ce que signifie créer“, confie-t-il. “Il y a une analogie très forte entre l’architecte et le réalisateur. Tous deux doivent concilier une ambition artistique avec une réalité industrielle et technique”.

Cette analogie irrigue tout le film. Le format 4:3, choisi délibérément, cadre le personnage de Spreckelsen comme enfermé dans sa propre quête formelle. “Ce format permettait de ressentir la matérialité du cube”, explique Demoustier. Le récit suit les hésitations, les blocages, les compromis qui, lentement, érodent le rêve initial. Pour le réalisateur, ce drame est universel : “Spreckelsen est viscéralement attaché à son idée d’origine, mais il échoue à l’incarner dans le réel. Pour moi, créer, c’est justement rester inventif à chaque étape”.

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Ce parti pris se retrouve dans la mise en scène. Jamais démonstratif, le film préfère la suggestion à la démonstration. La reconstitution du chantier — l’un des enjeux majeurs — ne vise pas l’épate. “On ne voulait pas tomber dans le fétichisme”, dit le réalisateur. “L’idée, c’était une évocation, pas une reconstitution minutieuse. Pareil pour Mitterrand : l’acteur Michel Fau ne souhaitait pas l’imiter mais en restituer l’intention”. Résultat : un film chaque image est nourrie d’archives, de photos animées, de textures réelles, mais toujours travaillée pour suggérer plus que montrer.

Cette recherche de vérité sensible se prolonge dans le rapport au matériau. Dans une scène marquante, Spreckelsen part en Italie choisir un marbre pour l’esplanade. Ce moment de grâce cristallise ce que le film raconte en creux : la quête d’un absolu. “Chaque film a son marbre”, affirme Demoustier. “Sur celui-ci, par exemple, la séquence à Carrare était pour moi essentielle. Elle permet de toucher à la matière, la montagne, dans une force presque tellurique”.

Filmer l’architecture, c’est poser d’emblée la question de l’espace”

Ce souci de l’essence, le réalisateur le cultive dans toutes les étapes du processus. Lui qui a tourné pendant dix ans des films pour des architectes, entre deux projets de fiction, en a gardé une approche spatiale du cinéma. “Filmer l’architecture, c’est poser d’emblée la question de l’espace. Comment le rendre sensible ? Comment le faire éprouver ? Ce sont des questions que je me pose aussi en fiction. Je pense que ce travail m’a formé sans même que je m’en rende compte”.

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Mais loin d’une vision autoritaire de l’auteur-roi, Demoustier défend une conception profondément collective du cinéma. “Mes collaborateurs sont pour me rendre plus intelligent que je ne le suis”, affirme-t-il. “Un chef opérateur va avoir des idées que je n’aurais pas eues seul. Un acteur va incarner un rôle avec une dimension inattendue. Le cinéma, c’est une somme d’intelligences et de sensibilités”.

Ce jeu de forces, entre solitude du concepteur et pluralité de la réalisation, fait écho à la relation ambiguë qui unit Spreckelsen à Mitterrand. Le film met en scène cette fascination réciproque, teintée d’incompréhension. “Il y a une forme d’admiration mutuelle : l’artiste est fasciné par le pouvoir du président, et ce dernier par l’artiste, libre, désintéressé, pur. C’est beau, mais c’est aussi cruel : quand le lien est rompu, la chute est brutale”.

Avec L’inconnu de la Grande Arche, Stéphane Demoustier signe un film en équilibre constant, entre hommage et questionnement, entre forme et matière, entre idéal et renoncement. Un film qui, sans fracas, interroge le destin des grandes œuvres — celles qu’on admire sans en connaître les bâtisseurs, celles qu’on oublie trop vite, celles qu’on rêve encore de construire.

Antoine Corte

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