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Critique / « Les Quichottes, Voix de la Laponie espagnole » de Paco Cerdà : la découverte des Quichottes en Espagne

Paru 2017 en Espagne, aux éditions Pepitas de calabaza  (Graines de courges), sous le titre « Los últimos. Voces de la Laponia española », le livre de Paco Cerdá, journaliste trentenaire vient de paraître en France aux éditions La Contre Allée sous un titre revisité, « Les Quichottes. Voix de la Laponie espagnole ». La critique et l’avis. 

Cet article vous est proposé par le chroniqueur Chris L..

Paco Cerdà à la rencontre des Quichottes

Sous la forme d’une enquête journalistique, durant une longue traversée de 2 500 kilomètres d’une partie de l’Espagne, celle abandonnée par l’aménagement du territoire, Paco Cerdá donne la parole aux survivants des villages, violemment dépeuplés ou déjà devenus des villages fantômes. Les dix provinces où rayonnent entres autres, Guadalajara, Teruel, La Rioja, Burgos, Valence, Cuenca, Saragosse, Soria, Segovie et Castelló, constituent ce qu’il est convenu d’appeler la Serranía Ibéríca ou Laponie espagnole. Sur ces terres montagneuses, aux hivers rigoureux, dignes de la Sibérie, seules 500 000 personnes peuplent les 1 355 villages existants. Cette vaste zone au cœur de l’Espagne, d’un seul bloc de 65 000 kilomètres carrés, bénéficie du triste record de la plus faible densité en Europe avec à peine 8 habitants au kilomètre carré. En hiver, seul, Paco Cerdá s’est lancé à la rencontre de ces Quichottes, dignes du héros éponyme de Cervantès. Ce terme, choisi pour la traduction française, induit des personnes qui se battent dignement, avec fierté, même si leurs combats sont probablement voués à l’échec, mais ils ne sont pas seulement los últimos (les derniers), comme le titre espagnol l’affirmait.

Durant tout le XXe siècle les populations ont été forcées de migrer vers des villes offrant  emplois, services médicaux, enseignement scolaire et services publics. Les nouvelles villes, qui accueillent ces exilés de l‘intérieur, risquent elles mêmes quelques années plus tard un abandon au profit d’un nouvel eldorado. Ces terres conservent néanmoins, pour certaines, quelques rares habitants qui ont vécu toute leur vie en ces lieux austères, où le silence s’écoute comme un bien rare et précieux. D’autres sont revenus après une fuite vers la ville où ils n’ont pas supporté le rythme de vie, l’isolement au sein de la collectivité. D’autres viennent y retrouver les souvenirs magnifiés de leurs vacances d’été chez leurs grands-parents, d’autres de passage s’y sont enracinés, loin de tout. Ainsi l’absence totale ou la pénurie, de routes, d’électricité, d’eau courante, de téléphone, caractérisent ces territoires. Pourtant la modernité est à portée de main avec autoroutes, chemins de fer, panneaux solaires. Desservir ce monde rural aurait coûté trop cher et mieux valait parquer la population dans quelques villes définies.

« une belle analyse sociologique de cette Espagne profonde et abandonnée »

Avec des moyennes d’âge très élevées, la mort programmée de ces villages est annoncée avec le décès du dernier Quichotte. Après ronces et nature reprendront possession des maisons abandonnées et délabrées. Comme les villages engloutis sous des lacs de barrage, bientôt ceux de la Serranía Ibéríca disparaîtront à leur tour des cartes géographiques. Avant qu’il ne soit trop tard, Paco Cerdá a su mettre en lumière tous ces Quichottes, si touchants et émouvants. Qu’ils soient bergers, forgerons, instituteurs, enseignants, écrivains, maires, ou autres, tous sont loin des clichés romantiques d’Henry David Thoreau, sur les bienfaits d’un retour à la vie rurale. Ils sont réalistes sur leurs situations pavées de difficultés, leurs solitudes, leurs quotidiens difficiles. Lucía, soixante-quinze ans, a servi « de guide dans un village mort », Les Alberedes, celui qui fut le sien, immortalisé par Ken Loach dans Land and Freedom, livré désormais aux affres de la nature et du climat. Ella redonne vie à ceux et celles qu’elle a connus, grâce à ses souvenirs, à la « carte sentimentale de qui l’a habité », cette bourgade.  Entre journalisme et littérature, Paco Cerdá, réussit une belle analyse sociologique de cette Espagne profonde et abandonnée, teintée de poésie par instant, peuplée de belles personnes, dans ces espaces vides.

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