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Critique / « La Cité de mon père » (2021) de Mehdi Charef

Après les bidonvilles de Nanterre dans Rue des Pâquerettes, la cité de transit sur la future La Défense dans Vivants, voici les HLM à Gennevilliers avec La Cité de mon père en clôture de la trilogie de Mehdi Charef, sur son enfance et son adolescence. La critique et l’avis sur le livre. 

Cet article vous est proposé par le chroniqueur Chris L..

Dans La Cité de mon père, derrière Ahmed, le narrateur, se cache Mehdi Charef

Enfin un logement digne, dans la Cité rouge au milieu « de petits pavillons anciens », est offert à la famille Charef. Toutes les commodités, eau courante, électricité, cuisine, salle de bains, WC, sont synonymes de la fin de multiples corvées. C’est un instant de pur bonheur pour tous, après une si longue attente. Une fierté envahit le père, « homme, besogneux, soumis », ému lorsqu’il déchiffre son nom sur la boîte aux lettres. C’est son fils Ahmed, onze ans à l’époque, qui lui a appris à lire et à écrire son nom, Charef.  Pour sa mère c’est plus compliqué. Totalement analphabète, elle a du mal à pouvoir retrouver ses copines de la cité de transit, dispersées de ci, de là, à Saint-Denis, La Courneuve, Cormeilles et autres lieux éloignés, inconnus pour certains. Elle n’a pas beaucoup de temps à elle, entre « le père, trois filles et trois garçons », entre les repas et les lessives. Sa priorité a toujours été que ses enfants puissent être propres, bien nourris et aller à l’école. Que de chemin parcouru depuis Ouled Charef, en Algérie, une époque où la faim s’invitait souvent à table.

Dans La Cité de mon père, derrière Ahmed, le narrateur, se cache Mehdi Charef qui trouve plus de liberté pour exprimer ses souvenirs, ses sentiments, ses doutes, ses craintes et ses espoirs. Jeune homme de vingt ans, il contribue, par son travail dans une fabrique de machines-outils, à compléter le salaire de son père, ce dont il est particulièrement fier. Ahmed respire enfin dans sa chambre, uniquement à lui. Il peut accrocher aux murs les affiches de films qu’il veut, écouter ou étaler par terre des vinyles de Jimi Hendrix, Janis Joplin, Henri Tachan, et autres vedettes d’alors. Il a adopté le look de l’époque; cheveux longs, santiags (fausses), jean Lee Cooper, chemise noire, blouson noir en skaï. Il a envie de vivre, de sortir en boîte, de draguer, mais il demeure timide et effacé. Heureux d’avoir quelques familles françaises comme voisins, il regrette que la majorité de celles ci quitte rapidement La Cité de mon père. Seules trois familles ont résisté, celles qui ont été surnommées « les communistes ».

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« Écrire, c’est resplendir et faire resplendir l’autre. »

Le charme de l’écriture de Mehdi Charef emporte l’adhésion du lecteur entre instants d’espoirs et moments de réflexion. Plein de pudeur et de sincérité, le roman se révèle émouvant avec les difficultés multiples rencontrées par une famille nombreuse immigrée. Les souvenirs qui s’égrènent dans les lettres, pour sa sœur ainée, Amaria, sont marqués par la nostalgie pour une époque révolue, celle où elle était encore vivante avant que la famille ne quitte définitivement Ouled Charef. Ainsi sont évoqués, le temps du hammam avec sa mère, les traditions culturelles, la guerre, la situation vécue en France. Quel que soit le pays où il se trouve, le sentiment d’être dominé et d’être un étranger reste accroché en lui. Il n’a rien oublié Ahmed, et surtout pas les cadavres qu’il a vus comme celui de sa sœur ou celui de sa cousine Karima, fusillée puis pendue. La confiance en lui se développe progressivement, grâce à l’écriture, la lecture, le cinéma, qui permettent de rêver, et lorsque des jeunes filles françaises deviennent ses petites amies.

Une trilogie remplie d’un amour inconditionnel pour un père et une mère, où l’authenticité la plus profonde règne, que clôt La Cité de mon père où Mehdi Charef  ’est beaucoup confié sur lui même par l’intermédiaire d’Ahmed. Le lecteur quitte avec regrets cette famille, ainsi que toutes les évocations d’une époque si proche et lointaine à la fois. « Écrire, c’est resplendir et faire resplendir l’autre. »

En savoir plus :

  • La Cité de mon père, Mehdi Charef, Hors d'atteinte, août 2021, 144 pages, 16 euros
Bulles de Culture - Les rédacteur.rice.s invité.e.s

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