Plongée au cœur de Beyrouth, ville meurtrie mais toujours debout, à travers le regard d’un flic désabusé et d’une enquête qui dévoile bien plus qu’un simple crime. Dans Beyrouth forever, David Hury signe un roman noir intense, où se mêlent corruption, mémoire effacée et une capitale rongée par ses démons.
Cet article vous est proposé par Chris L.
David Hury, journaliste et photographe durant dix-huit au Liban, vient de faire paraître chez Liana Levi, un roman noir, Beyrouth forever, ancré dans le présent. Il y a certes l’intrigue policière par elle même, mais ce sont avant tout la réalité sociale d’une capitale qui est restituée, ainsi que l’atmosphère pesante qui y règne. Meurtrie depuis cinquante ans par des guerres civiles, des invasions syriennes ou israéliennes, des attentats, des conflits violents entre communautés religieuses, gangrénée par la corruption, la capitale libanaise n’en demeure pas moins Beyrouth forever.
En dix jours, fin septembre 2023, Marwan Khalil, inspecteur de la brigade criminelle, à un trimestre de la retraite, se voit confier une tâche banale, celle de clore le dossier d’un accident domestique qui a couté la vie à une personne âgée. Ce vieux renard solitaire, efflanqué, les dents jaunies par le tabac, le genou en capilotade suite à une rafale de Kalach, conserve un flair aiguisé. Il vient de se voir imposer une jeune collaboratrice à former. Il ne veut pas être baby sitter et surtout pas d’une jeune chiite, Ibtissam, avec sa « Frech manicure impeccable » et « son voile sans le moindre faux pli ». Lui, né maronite est un chrétien catholique oriental qui « ne croit plus en Dieu depuis ses 19 ans. Depuis qu’on lui a volé sa sœur. » Reem qu’il n’a pas revue depuis le 18 septembre 1982, a été une victime collatérale de « l’explosion de la rue Sassine, qui avait emporté quatre jours plus tôt le président Bachir Gemayel. » Ce policier expérimenté va découvrir peu à peu les qualités de cette jeune femme, vive, intelligente, déterminée, qui lui rappelle sa fille qui a fui à Paris. Contre vents et marées, contre une hiérarchie corrompue, ils réussiront à traiter le dossier pour ce qu’il est, le meurtre d’Aimée Jean Asmar, ancienne professeure de faculté, et non comme un simple accident tel qu’exigé par Jamil Chakar, surnommé Chivas, le commissaire. Mais Marwan n’en peut plus de tous ces comportements mafieux, de ces mensonges permanents, de tous ces pots de vins qui inondent la société, un peu pour ceux au bas de l’échelle sociale et de plus en plus jusqu’aux plus hautes sphères de l‘État. Il n’en peut plus des passe-droits donnés ou reçus, il ne se supporte plus tel qu’il est devenu. Tel est Beyrouth forever, pour le meilleur et pour le pire.
Un passé lourd, impossible à oublier pour ceux qui ont vécu guerres et attentats, perdu des membres de leurs familles ou amis proches, alors que les jeunes générations, plus ou moins ignorantes de la réalité, pensent avant tout à émigrer pour pouvoir vivre loin des rancœurs, des haines accumulées, du délitement complet d’un pays qui ne leur offre aucun avenir. Oui, Beyrouth forever, c’est tout cela à la fois, « L’État libanais. Rien qu’une coquille vide. Un corps angréné qui ne respire plus vraiment », qui n’est plus en mesure de lutter « contre le cancer qui le ronge, ce Hezbollah de malheur.»
En se mettant à la recherche d’un livre d’Histoire disparu, en cours d’écriture, auquel participait Aimée la victime, Marwan va permettre au lecteur de parcourir une part de l’Histoire du Liban, pas encore enseignée dans les écoles. Ainsi la seule date mentionnée dans les livres scolaires est celle de 1943, année de la proclamation d’indépendance de la République libanaise. Rien sur les guerres, attentats, massacres perpétrés depuis lors, tout juste une phrase qualifiant l’attaque contre Bachir Gemayel d’incident. Bien entendu aucun mot sur les massacres de Sabra et Chatila. Une manière très particulière d’enseigner l’Histoire, une façon d’effacer le passé, une manière de couvrir d‘amnésie le pays. Ainsi tous les partis dirigeants du pays s’accordent sur cette situation de négation des réalités historiques. Tout le monde se satisfait de cette situation.
Coupures d’électricité et d’eau journalières, dévaluation permanente de la livre libanaise, routes défoncées, violence latente permanente, immeubles décatis ou délabrés tel est la réalité de Beyrouth forever pour l’écrasante majorité de la population alors qu’une infime partie odieusement riche, monopolise les postes de pouvoir et de responsabilité. David Hury réussit un roman noir plein de rythme, remplis de critiques, d’analyses et de réflexions, criant son amour pour ce pays. Suivez Marwan dans son enquête hors des entiers battus au volant de sa vieille « Alfetta chérie, une GTV6 2.5 litres modèle 1983 » bercé par la voix de Bernard Sauvat avec Oui, je veux que tu reviennes !, un véritable programme. Un livre qui mérite d’être lu par le plus grand nombre.
En savoir plus :
- Beyrouth forever, David Hury, Liana Levi, janvier 2025, 304 pages, 20 euros
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