Réalisatrice et scénariste reconnue, Baya Kasmi nous livre avec Mikado un film poignant sur l’enfance, la famille et l’émancipation. Après Je suis à vous tout de suite et Youssef Salem a du succès, elle s’éloigne ici du registre comique pour explorer une tonalité plus intime et dramatique. Mikado suit l’histoire de Mikado (Félix Moati) et Laetitia (Vimala Pons), un couple vivant sur les routes avec leurs enfants. Leur équilibre précaire est bouleversé lorsqu’une panne les oblige à s’installer chez Vincent (Ramzy Bedia), un enseignant solitaire. Cette cohabitation forcée déclenche une série de questionnements et de remises en cause. A l’occasion de la sortie du film le 9 avril prochain, nous avons rencontré la réalisatrice.
Bulles de Culture : Le titre de votre film, Mikado, fait immédiatement penser à ce jeu d’enfants. Pourquoi ce choix ?
Baya Kasmi : C’est bien une référence au jeu, et d’ailleurs, il apparaît physiquement dans le film. Le personnage principal, Mikado, le garde en permanence dans ses mains. Ce nom symbolise plusieurs choses. D’abord, il évoque l’enfance, ce qui est essentiel, car ce personnage est hanté par la sienne. Tout dans sa vie est déterminé par son passé. Ensuite, il y a l’idée de reconstruction : Mikado est un enfant abîmé, qui a grandi sans véritable reconnaissance ni regard parental. En se renommant, il tente de se réinventer. Enfin, le jeu lui-même, qui consiste à retirer délicatement des bâtonnets sans faire bouger les autres, reflète sa manière de naviguer dans le monde : un équilibre fragile, une tension permanente entre le désir d’appartenance et la nécessité de fuir.
Bulles de Culture : La famille est une thématique récurrente dans votre filmographie. Vos personnages semblent souvent étrangers aux codes familiaux traditionnels. Est-ce une question qui vous obsède ?
Baya Kasmi : Absolument. La famille est à la fois un cocon et une prison. Elle nous protège autant qu’elle nous enferme. Dans Mikado, deux familles sont au cœur du récit : celle de Mikado et celle de Vincent. Elles sont bancales mais profondément aimantes. J’aime explorer la manière dont chacun doit se construire à partir de ses origines, parfois en rupture avec elles. Cette tension me fascine : comment se libérer de sa famille tout en y restant attaché ?
Bulles de Culture : La famille de Mikado semble fusionnelle, presque libre puisqu’elle vit sur les routes. Pourtant, ses enfants sont prisonniers de cette dynamique. Vous vouliez montrer cette contradiction ?
Baya Kasmi : Tout à fait. La liberté peut être un leurre. Les enfants de Mikado sont coupés du monde, enfermés dans une bulle familiale étouffante. Cette situation illustre un paradoxe universel : on aspire à l’émancipation, mais on est façonné par ce dont on tente de s’extraire. Nuage, la fille de Mikado, incarne cette nécessité de rupture. Son désir de sociabilité, d’amis, d’amour, fait exploser l’équilibre fragile de la famille.
Bulles de Culture : Justement, cette quête d’émancipation est un moteur fort du film.
Baya Kasmi : Oui, et elle est aussi tragique. Mikado veut protéger sa fille, l’épargner de ce qu’il a vécu. Mais en voulant la préserver du monde, il la condamne à l’invisibilité. C’est un mécanisme très humain : on projette sur nos enfants nos propres blessures, en espérant qu’ils y échappent. Mais à trop vouloir les protéger, on peut les priver de liberté.
Bulles de Culture : Vous retrouvez Félix Moati, qui incarne ici un père. Avez-vous eu du mal à l’imaginer dans ce rôle ?
Baya Kasmi : Pas du tout. Je connais Félix depuis longtemps, je l’ai vu évoluer, grandir. Il a une énergie nerveuse, une intensité qui convenait parfaitement à Mikado. Son personnage est tiraillé entre la possessivité et la prise de conscience. Il comprend qu’il va trop loin, sans réussir à se corriger. Et Félix a cette capacité incroyable à passer d’un registre à l’autre, du comique au tragique en un instant.
Bulles de Culture : Malgré la dureté du propos, le film est lumineux, notamment par son esthétique estivale.
Baya Kasmi : C’était essentiel. Je voulais qu’on perçoive la beauté et la vitalité de ces personnages. Ils sont différents, marginaux, mais pleins d’énergie et d’amour. Il fallait que cette lumière existe, pour ne pas sombrer dans une vision uniquement sombre de leur parcours.
Bulles de Culture : Une autre scène forte se déroule au tribunal, où Mikado, en racontant son enfance tragique, se met à rire. Un rire qui le dessert…
Baya Kasmi : C’est un rire de défense. Ceux qui ont souffert développent souvent cette pudeur, cette nécessité de ne pas être vus comme des victimes. Mais cette posture, dans un cadre institutionnel, devient un handicap. Il ne maîtrise pas les codes et, au lieu de susciter l’empathie, il s’enfonce. C’est une situation profondément tragique.
Bulles de Culture : L’histoire de Mikado, un enfant non déclaré, est-elle inspirée de faits réels ?
Baya Kasmi : J’ai rencontré et écouté de nombreuses personnes ayant grandi en foyers ou en dehors des cadres familiaux classiques. Je me suis documentée sur ces trajectoires marquées par l’exclusion. Même si le récit du film reste romanesque, tout part de réalités. Beaucoup de jeunes issus de l’aide sociale à l’enfance ont un rapport compliqué à la parentalité, oscillant entre la peur et un immense besoin de famille. Le personnage de Mikado incarne ces paradoxes.
Bulles de Culture : La chanson La Rua Madureira revient plusieurs fois dans le film. Pourquoi ce choix ?
Baya Kasmi : C’est une chanson qui m’émeut profondément. Elle raconte une séparation inéluctable sur un air de bossa nova joyeux. C’est exactement ce que traverse Mikado. Une rupture annoncée, sous une apparence faussement légère. Cette contradiction fait écho à tout le film.
En savoir plus :
- Mikado
- 9 avril 2025 en salle
- De Baya Kasmi
- Avec Félix Moati, Vimala Pons, Ramzy Bedia
Bulles de Culture Sur Bulles de Culture, chaque jour, la culture sort de sa bulle !
