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Critique / “Tosca” (2024) de Murielle Szac

Tosca, le roman de la poète Murielle Szac, est disponible aux éditions Emmanuelle Collas depuis janvier 2024. La critique et l’avis sur le livre. 

Cet article vous est proposé par le chroniqueur Chris L.

Tosca : corps du roman en trois actes

Ancienne journaliste politique, auteure et directrice de mensuels pour la petite enfance,  Murielle Szac, également poète, s’est lancée récemment avec succès dans le roman pour adultes avec Eleftheria en 2022. En ce début d’année 2024 elle récidive, toujours aux Éditions Emmanuelle Collas, avec Tosca, un court roman, épuré, très puissant, pour donner un visage, à défaut d’un nom, à un jeune homme, l’un des sept fusillés de Rillieux (dans le département de l’Ain à l’époque) le 29 juin 1944.

Celui qui était appelé l’inconnu, voire l’inconnu paraissant 25 ans ou encore Tosca, Ange dans le roman, est un homme envoutant, entré dans la vie de Murielle Szac le 29 mars 1994 lors du procès Touvier. Depuis trente ans Murielle Szac s’échine dans les recherches, la parution de quelques articles, les projets avortés de documentaires ou de films, pour aboutir après sept longues années de travail, en 2002 chez Plon sous le nom de Murielle Bellet, à l’édition de L’inconnu de Rillieux. Grâce à sa forme de roman Tosca semble enfin atteindre le but que s’était fixé Murielle Szac, à savoir restituer le souvenir de cet inconnu, insaisissable et si inoubliable, « cet ange qui chantait si bien Tosca, ce frère, pour toujours ».

Des scènes extérieures, brèves, factuelles, avec en ouverture des arrestations où « les portières de la Traction avant claquent » et en clôture, le 29 juin 1944, « les mitraillettes tirent, dans le dos » avec « le coup de grâce : une balle en pleine tête ». Le corps du roman, en trois actes comme dans l’opéra de Puccini, se déroule dans « cinq mètres de long sur quatre-vingt dix centimètres de large. Oui, c’est bien cela, la cellule fait moins d’un mètre de large », « c’est un réduit à rat, un placard pour ranger les balais ». C’est là que, « lacéré, écorché, martyrisé » depuis six jours par des miliciens, le résistant communiste P’tit Louis est jeté, « son corps n’est qu’une plaie ».

Un hommage à l’Opéra

Très vite vient s’échouer à ses côtés un jeune homme, Ange. Sur le qui vive, peu enclins à parler de peur d’être trahis, ils vont s’apprivoiser, et réussir à se faire confiance très progressivement. Ange se révèle être un compagnon bienveillant qui assiste, aide P’tit Louis. Dans cet espace étouffant, sans air, ni lumière, ou si peu, de nouveaux prisonniers les rejoignent jusqu’à être neuf. Repliés sur eux mêmes dans leurs souvenirs heureux ou tristes, se remémorant amis et membres de leurs familles, ils demeurent enfermés dans leurs questionnements, leurs doutes, appréhendant le futur avec inquiétude, peur au ventre pour certains, véritables rocs pour d’autres. Des oppositions, altercations, peuvent naître de leurs incompréhensions, vite freinées par les plus tempérés.

Passionné par la musique et surtout l’opéra, Angelotti, autre surnom de l’inconnu, aime à chanter. Il a refusé de porter l’étoile jaune contrairement à son père. Mais, caché, ayant vécu l’arrestation de son géniteur, pour affirmer sa judéité il coud avec rage ce bout de tissu stigmatisant. De sa voix « pure et fraîche », « chaude et limpide », il impressionne ses compagnons, en cette dernière nuit partagée, au dénouement attendu. Les paroles de Tosca, résonnent avec force et puissance en chacun des détenus. « L’opéra de Puccini est un miroir cruel et implacable », que Murielle Szac donne envie d’écouter ou de réécouter. Et le 29 juin 1944, une fois le jeune résistant Abélard exclu du cagibi, l’appel des huit derniers prisonniers est fait. Le dernier P’tit Louis, sur intervention de Paul Touvier est rejeté dans le réduit seul. Ils ne sont donc que sept à se diriger vers Rillieux lieu de leur assassinat par la Milice française, au seul motif d’être juif, en représailles à l’exécution de Philippe Henriot, collaborationniste de premier ordre.

Avec sobriété et néanmoins une grande précision, Murielle Szac réussit à redonner corps à  ces hommes qui ont su garder dignité, victimes d’individus abjects. Et l’inconnu de Rillieux entre dans la lumière de l’Histoire, porteur de chants de Tosca qui reflètent si bien la résistance à ce que ces hommes ont enduré 5 impasse Catelin à Lyon, siège de la Milice locale, ou face au mur du cimetière de Rillieux. Traîtrises, peurs, espoirs, amours perdus, violences, tortures, honneur et déshonneur, parcourent Tosca. Neuf voix qui se mêlent, se répondent, regimbent face à la lâcheté, l’antisémitisme, la haine des résistants communistes, par d’ignobles tortionnaires et assassins français. Murielle Szac, avec une plume posée, restitue une leçon de courage, d’humanité face à la barbarie, sans dogmatisme, ni sensationnalisme. Une vraie réussite.

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