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Vivants Mehdi Charef critique avis

Critique / « Vivants » (2020) de Mehdi Charef

Dernière mise à jour article : 13 octobre 2020 à 18:10

Le bidonville du livre Rue des Pâquerettes a été rasé, ses habitants ont été dispersés en divers lieux. La famille de Mehdi Charef dans Vivants, second opus de la trilogie du cinéaste et écrivain, paru aux Éditions Hors d’atteinte, demeure toujours sur Nanterre, dans une cité de transit éloignée de toute commodité, à proximité de ce qui deviendra La Défense. La critique et l’avis sur le livre de la rentrée littéraire 2020. 

Cet article vous est proposé par le chroniqueur Chris L..

Synopsis :

Mon père est de cette génération qu’on a fait venir en France après la Seconde Guerre mondiale, pour reconstruire ce que les Américains et les Allemands avaient bombardé. Que de temps perdu, depuis les années qu’il est là. On aurait pu proposer aux ouvriers algériens des cours du soir, leur montrer ainsi un peu d’estime. Ils devraient tous savoir lire et écrire.
Mon père sourit, ses yeux brillent. Il est là, surpris, ému, parce qu’il voit bien que ce n’est pas si difficile que ça de se servir d’un stylo. À côté de lui, j’entends sa respiration, son souffle.
À quoi pense-t-il ce soir dans notre baraque ? Se dit-il qu’analphabète, il est une proie facile pour ses employeurs, un animal en captivité ?
La colère monte en moi.

Dans Vivants, la joie de vivre est une réalité

La promiscuité a disparu, seuls soixante-dix habitats ont été édifiés. Désormais chaque foyer a une baraque indépendante en préfabriqué, construite à la va-vite, avec nombre d’imperfections. Ce n’est qu’une étape, normalement limitée à deux ans maximum, le temps de s’habituer à leur nouveau pays et de pouvoir accéder au graal que constituent les HLM.

Chaque intérieur est doté de l’eau courante et des WC. Il n’est plus nécessaire de devoir sortir pour bénéficier de ces commodités. Par ailleurs, au sol il y a du lino et plus de la terre comme avant. Le loyer n’est pas donné, un tiers des revenus du chef de famille y est englouti. Celui ci est identique à ce que paie la tante de Mehdi dans des HLM sur Nanterre avec cinq chambres au lieu de trois, le chauffage central, et une salle de bains ! Incontestablement il y a des structures qui profitent du relogement des familles immigrées. Le sol autour des baraques n’ayant subi aucun traitement spécifique, la boue ressurgit dès que les pluies sont abondantes, comme par le passé.

Cependant dans Vivants, la joie de vivre est une réalité, même si les aspirations au retour au pays ont disparu. La cité appartient aux femmes dès que les hommes sont au travail. Elles tombent le voile et vaquent à leurs occupations. « Elles s’interpellent, se racontent, de grands éclats de rire fusent ». Elles aiment particulièrement le jeudi, journée sans école. Elles peuvent aller en ville où elles flânent, regardent les vitrines, achètent au marché, aidées par leur chaperon, fille ou garçon, qui leur sert de traducteur.

Un livre franc et direct, riche en évènements

Les nouveautés technologiques débarquent à la cité. Télévisions, machines à laver d’occasion, achetées à tempérament, changent leurs habitudes. Des bonnes âmes comme Cécile, la bonne sœur, « conseillère médicale et sanitaire » en « burka bleue » sur son Solex, ou Mademoiselle Danielle, l’institutrice, s’investissent avec un grand dévouement auprès de ces familles, sans aucun jugement.

La vie s’organise à la cité avec ses naissances, ses décès, ses fêtes. Certaines traditions subsistent, d’autres n’ont plus leur place comme naître au milieu des youyous à la maison. Des petits instants de bonheur et de gourmandise hebdomadaires attendent Mehdi. Il déguste avec délectation, égoïstement, le flan et le pudding reçus de la boulangère comme cadeaux. Indépendant, réfléchi, souvent triste, Mehdi pense à sa petite sœur Amaria, décédée il y a quatre ans en Algérie. L’oublier serait pour elle une seconde mort.

D’une plume alerte, Mehdi Charef parsème Vivants, d’anecdotes toutes aussi intéressantes les unes que les autres, de souvenirs du bled ou de la cité de transit, de réflexions  personnelles très pertinentes. Convaincu que seules l’éducation et la maîtrise du français, lui permettront de sortir du chemin qui lui est tracé, à savoir travailler en usine, Mehdi continue à se débrouiller pour lire en l’absence de bibliothèque dans sa nouvelle école. Quelques soient les obstacles, les préjugés, Mehdi se bat avec énergie et pugnacité, encouragé par de rares personnes bienveillantes qui lui ont fait aimer la France. 

Vivants est tout aussi réussi que Rue des Pâquerettes. Un livre franc et direct, riche en évènements. Le lecteur pourra être touché par la sincérité de l’auteur et sa capacité à raconter cette vie difficile où l’espoir demeure.

En savoir plus :

  • Vivants, Mehdi Charef , Editions Hors d’atteinte, août 2020, 230 pages, 17 euros
  • Le livre a été publié avec le concours du Centre national du livre (CNL).
Antoine Corte

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