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Gilles Lellouche, coiffé d’un chapeau, dans le rôle de Jean Moulin dans Moulin (2026).
Gilles Lellouche dans Moulin de László Nemes. © Pitchipoï Productions / Studio TF1 / Szabolcs Barakonyi

Critique / « Moulin » (2026) : un thriller qui laisse l’homme dans l’ombre

Au cinéma le 28 octobre 2026, Moulin de László Nemes confronte Gilles Lellouche à Lars Eidinger dans le rôle de Klaus Barbie. Un thriller oppressant, dont la force visuelle peine à compenser un portrait de Jean Moulin trop absorbé par son supplice. La critique et l’avis film de Bulles de Culture. 

Synopsis

En juin 1943, Jean Moulin (Gilles Lellouche), chargé d’unifier la Résistance française, est arrêté à Caluire. Face à Klaus Barbie (Lars Eidinger), le chef de la Gestapo de Lyon, il doit résister aux interrogatoires, aux manipulations et à la torture sans livrer les secrets des réseaux clandestins.

Gilles Lellouche dans le rôle de Jean Moulin, marchant parmi des passants dans Moulin (2026).
Jean Moulin, interprété par Gilles Lellouche, dans le film de László Nemes. © Pitchipoï Productions / Studio TF1

Moulin : une clandestinité à hauteur de visage

Il suffit parfois qu’une partie du visage de Gilles Lellouche échappe à la lumière pour que Moulin fasse sentir le danger de se montrer. Dans les rues nocturnes, derrière les vitres et leurs reflets, Jean Moulin paraît toujours menacé d’être découvert. La photographie de Mátyás Erdély donne à cette clandestinité une présence physique. Le grain du 35 mm et les éclairages qui découpent les silhouettes évoquent les nuits de L’Armée des ombres de Jean-Pierre Melville (1969), ou les intérieurs protecteurs et précaires du Dernier Métro de François Truffaut (1980). Ce rapprochement tient surtout à une façon de filmer des êtres dont la survie dépend de ce qu’ils parviennent à dissimuler.

László Nemes prolonge cette inquiétude lorsque le récit se referme sur la détention. Les cris que l’on entend au loin donnent une profondeur menaçante aux lieux ; un bruit de porte peut annoncer le retour des interrogatoires, tandis que les silences laissent le prisonnier dans l’attente. Le recours au hors-champ est particulièrement juste. Soustraire les violences au regard, au moins pendant leur déroulement, oblige à en imaginer la proximité et entretient l’incertitude sur ce qui attend Jean Moulin. Les traces des sévices restent visibles, mais la terreur naît aussi de leur anticipation. Moulin trouve dans cette circulation entre ce qui est vu et entendu une réelle efficacité de thriller psychologique.

Lars Eidinger impose son Klaus Barbie

Gilles Lellouche et Lars Eidinger face à face dans Moulin de László Nemes
MOULIN – 2026 Pitchipoï productions – Studio TF1

Cette tension doit beaucoup à Lars Eidinger, la présence la plus marquante du film. Son Klaus Barbie installe une menace qui peut se passer de l’éclat de voix. Sa politesse apparente laisse deviner le plaisir qu’il prend à observer son interlocuteur, à éprouver sa couverture et à déplacer les règles de l’échange. L’acteur rend inquiétante la durée même d’une conversation. Chaque signe de courtoisie devient suspect, tant il paraît pouvoir déboucher sur une humiliation. Face à lui, la retenue de Gilles Lellouche permet de maintenir l’enjeu du silence, même lorsque l’on connaît l’issue historique de cette confrontation.

Le face-à-face concentre les meilleurs moments de Moulin. Il révèle aussi le déséquilibre du projet. Le bourreau dispose de l’initiative, du langage et des changements de ton, tandis que le résistant est progressivement ramené à sa capacité d’endurer. Lars Eidinger donne une telle force à cette domination que son personnage finit par occuper davantage l’esprit du spectateur. On mesure la violence de ce que Jean Moulin traverse, sans toujours se sentir plus proche de celui qu’il était.

Une histoire politique éclipsée par le supplice

Gilles Lellouche interprète Jean Moulin, assis à son bureau dans le film Moulin (2026).
Gilles Lellouche dans le rôle de Jean Moulin. © Pitchipoï Productions / Studio TF1

Le resserrement sur les derniers jours laisse en effet peu de place à l’action politique qui donne son sens au refus de parler. L’unification de la Résistance et les tensions qu’elle suppose fournissent un contexte au récit, puis s’éloignent derrière la répétition des épreuves. La vie intime connaît un effacement comparable. Les attaches de Jean Moulin, ses désirs et sa sensibilité restent trop peu développés pour que la dégradation physique nous fasse aussi éprouver tout ce qui est en train de lui être arraché. L’immersion fonctionne ; la connaissance de l’homme progresse beaucoup moins.

Les ajouts romanesques comblent imparfaitement ce manque. La comtesse de Forez, interprétée par Louise Bourgoin, est ainsi un personnage entièrement inventé. La relation esquissée avec elle apporte une possibilité d’intimité, bientôt absorbée par le dispositif de manipulation. D’autres épisodes, comme la fausse libération ou le soupçon d’un informateur en cellule, empruntent à des méthodes de la Gestapo sans que leur emploi contre Jean Moulin soit établi. Le scénario transforme ces incertitudes en ressorts de suspense, au risque de donner aux hypothèses la même apparence de certitude qu’aux faits.

Une approximation plus concrète apparaît dès l’ouverture : le parachutage situé en mars 1943 remplace un retour de Londres effectué en Lysander. Le parachutage de Jean Moulin dans les Alpilles remontait au 2 janvier 1942. Ce raccourci pourrait sembler secondaire, mais il participe d’une simplification qui privilégie les signes immédiatement reconnaissables du récit de Résistance. Les inventions autour de la détention renforcent ensuite la dramaturgie du duel, sans enrichir suffisamment le portrait.

Il reste des images et une atmosphère assez fortes pour que l’on reconnaisse la réussite sensorielle de Moulin malgré une adhésion incomplète au récit. Le hors-champ rend la violence psychologiquement éprouvante, mais sa répétition finit par occuper la place des questions que le film ouvre sur son personnage. Jean Moulin a consacré son énergie à rapprocher des hommes et des mouvements que beaucoup opposaient. En reléguant ce travail collectif à l’arrière-plan, László Nemes donne surtout à voir une résistance solitaire. La souffrance du prisonnier devient alors plus tangible que le projet politique qu’il protège.

Notre avis ?

La photographie et Lars Eidinger donnent sa force à ce thriller oppressant. Le portrait de Jean Moulin reste trop centré sur son supplice pour emporter pleinement l’adhésion.

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Antoine Corte

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