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Deux lycéens descendent un escalier à Naples dans La Gradiva de Marine Atlan
La Gradiva, un film de Marine Atlan © Films du Poisson / Bibi Film TV / Arte France Cinéma

Critique / “La Gradiva” (2026) de Marine Atlan

Récompensé à la Semaine de la Critique du Festival de Cannes 2026, La Gradiva est le premier long métrage de Marine Atlan. La cinéaste y accompagne une classe de lycéens en voyage scolaire à Naples et Pompéi, où les découvertes artistiques, les désirs et les différences sociales font progressivement basculer le récit d’apprentissage vers la tragédie. L’avis et la critique film de Bulles de Culture.

Synopsis :

Un groupe de lycéens français part en voyage scolaire à Naples pour découvrir les ruines de Pompéi et les corps pétrifiés par le Vésuve. C’est là que le vertige les saisit brutalement. L’un après l’autre, ils se laissent submerger par le désir et la colère jusqu’à s’y abandonner complètement.

La Gradiva : sous les ruines, les fractures de la jeunesse

Connue comme directrice de la photographie de Le Ravissement d’Iris Kaltenbäck, Les Reines du drame d’Alexis Langlois ou L’Engloutie de Louise Hémon, Marine Atlan passe au long métrage avec un film de groupe inscrit dans la filiation de Tous les garçons et les filles de leur âge. Cette collection produite par ARTE avait notamment donné naissance, en 1994, à Les Roseaux sauvages d’André Téchiné et L’Eau froide d’Olivier Assayas. Comme eux, La Gradiva envisage l’adolescence comme un moment d’évasion et d’apprentissage, durant lequel les identités paraissent encore mobiles.

L’écriture repose d’abord sur une qualité rare : l’oreille de Marine Atlan et de sa coscénariste Anne Brouillet pour le langage des jeunes. Entretiens menés dès 2022 dans un lycée de Montrouge, observation d’un véritable voyage scolaire, réécriture au contact des interprètes : ce travail préparatoire permet aux dialogues de ne jamais sembler récités. Le casting, étalé sur deux ans, a également été pensé pour que les vingt élèves existent comme des personnages plutôt que comme de simples silhouettes.

De cette méthode naît une longue observation de la classe comme microsociété. Les plaisanteries, les emballements et les humiliations révèlent les codes du groupe, mais aussi la manière dont celui-ci reconduit les hiérarchies extérieures. Marine Atlan retrouve par moments l’attention d’Entre les murs de Laurent Cantet aux rapports de pouvoir inscrits dans la parole, tout en déplaçant ses personnages loin de l’établissement scolaire.

Ce voyage ne suspend pourtant pas les déterminismes. À l’approche de Parcoursup, l’orientation des lycéens dessine déjà un monde cloisonné. L’écart entre Toni (Colas Quignard), issu d’un milieu modeste, et James (Mitia Capellier-Audat), porté par son aisance sociale, se creuse à mesure que le séjour avance. Derrière la camaraderie affleurent des possibilités d’avenir très inégalement distribuées. L’évasion italienne ne fait alors que rendre ces frontières plus visibles.

Madame Mercier (Antonia Buresi) voudrait ouvrir une brèche dans cet horizon. Investie dans la transmission, la professeure de latin sait faire vivre les œuvres et entraîner ses élèves dans le plaisir du récit. Le film montre néanmoins ses angles morts. Malgré sa bonne volonté, elle reste parfois étrangère à leurs codes et peut se révéler dure. Son refus de lire le travail de Toni prend ainsi une violence particulière : l’enseignante qui prétend ouvrir le monde referme brusquement une porte.

Le film articule cette question de la transmission à travers deux scènes qui se répondent. Devant une fresque antique, la classe confronte collectivement une représentation de la sexualité à ses propres mots et à ses propres réflexes. Plus tard, Toni découvre une part enfouie de son ascendance italienne et une histoire familiale marquée par la violence sociale. Dans les deux cas, une image ancienne cesse d’être un objet inerte. Elle ramène au présent ce que le temps semblait avoir enseveli.

Une jeune fille devant une fresque antique dans La Gradiva de Marine Atlan
La Gradiva, un film de Marine Atlan © Films du Poisson / Bibi Film TV / Arte France Cinéma

Le titre renvoie justement à Gradiva, fantaisie pompéienne, nouvelle publiée en 1903 par Wilhelm Jensen. Un archéologue y poursuit jusqu’à Pompéi le souvenir d’une femme figurée sur un bas-relief, qu’il surnomme Gradiva, « celle qui marche ». Sigmund Freud étudia ce récit en 1907, voyant dans les ruines une représentation possible de l’inconscient et du retour du refoulé. Marine Atlan transpose cette idée dans l’histoire de Toni : chercher ses origines revient à avancer parmi des traces dont le sens demeure incertain.

La mise en scène accompagne ce mouvement d’exhumation. Dès le train inaugural, la caméra mobile, la lumière naturelle et les cadrages saisis au plus près des corps installent une matière documentaire. Progressivement, les plans s’élargissent et se posent. Les adolescents semblent happés par Naples, Pompéi et le Vésuve, tandis que le réalisme des premières scènes laisse place à une tonalité plus lyrique. L’énergie du voyage se charge alors d’une menace, jusqu’à une progression vers la tragédie.

La Gradiva : que signifie le titre du film de Marine Atlan ?

Notre avis ?

Avec La Gradiva, Marine Atlan réussit un film choral attentif à la langue, aux corps et aux rapports de classe qui traversent un groupe d’adolescents. La précision des dialogues, la présence des jeunes interprètes et le passage progressif du réalisme au tragique donnent au récit une ampleur certaine. Son goût revendiqué pour la durée finit toutefois par l’alourdir : en 2 h 25, plusieurs séquences s’étalent là où un montage plus compact aurait renforcé leur intensité. Cette réserve n’empêche pas ce premier long métrage de porter un regard sensible et lucide sur une jeunesse découvrant que tous les chemins ne lui sont pas également ouverts.

Note : 8/10

En savoir plus :

  • Sortie France : 21 octobre 2026
  • Distribution France : Tandem
  • Durée : 2 h 25
  • Réalisation : Marine Atlan
  • Scénario : Marine Atlan et Anne Brouillet
  • Avec : Colas Quignard, Antonia Buresi, Mitia Capellier-Audat et Suzanne Gerin
  • Distinction : Grand Prix AMI Paris de la Semaine de la Critique du Festival de Cannes 2026
Antoine Corte

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