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Deux comédiens de L’Art d’avoir toujours raison devant les écrans de leur fausse conférence électorale
L’Art d’avoir toujours raison, compagnie Cassandre. Photographie de la production en tournée © Louise Ajuste

Critique / « L’Art d’avoir toujours raison » : les bonnes recettes pour gagner une élection sans convaincre

Sous la forme d’une fausse formation électorale, L’Art d’avoir toujours raison décortique les ruses de la communication politique. Une satire aussi drôle qu’instructive, qui apprend à repérer les pièges du discours sans jamais prendre le public de haut. La critique et l’avis théâtre de Bulles de Culture.

En entrant dans la salle de théâtre, les spectateurs de L’Art d’avoir toujours raison changent immédiatement de statut. Ils ne sont plus seulement venus assister à une représentation, mais deviennent les candidats d’une formation électorale dispensée par deux prétendus chercheurs du GIRAFE, le Groupe interdisciplinaire de recherche pour l’accession aux fonctions électorales. Leur promesse : transmettre une méthode infaillible pour conquérir le pouvoir, élaborer un programme et triompher de ses adversaires, sans nécessairement s’embarrasser de cohérence ou de vérité.

La pièce adopte les codes d’une conférence très sérieuse : écran, graphiques, concepts savants et démonstrations présentées avec une assurance imperturbable. Tout repose pourtant sur le décalage entre la rigueur affichée de la méthode et le cynisme des conseils prodigués. La complémentarité comique des deux conférenciers, l’un volontiers professoral, l’autre ravi par l’efficacité des techniques les plus douteuses, emporte rapidement l’adhésion.

Une démonstration par l’absurde

Le spectacle ne se contente pas d’affirmer que la parole politique manipule les mots. Il montre comment un raisonnement en apparence logique peut aboutir à une conclusion aberrante. Les chercheurs expliquent ainsi que, pour réussir un coup d’État, il serait préférable d’avoir d’abord remporté une élection, Louis-Napoléon Bonaparte ayant lui-même été président avant de renverser la République. L’argument ne tient évidemment pas, mais son enchaînement méthodique et le sérieux de ceux qui l’exposent lui donnent une apparence de rationalité.

Autre stratagème relevé, le faux dilemme consistant à réduire une situation complexe à deux possibilités opposées : soutenir une décision ou devenir l’allié de ses adversaires. Toute nuance se trouve ainsi effacée par la formulation même du choix. La technique de la diversion permet, elle, de ne jamais répondre à une question embarrassante : interrogé sur le financement d’une mesure, le candidat peut attaquer le programme de son concurrent ou rappeler le bilan de son prédécesseur. La question demeure sans réponse, mais l’attention s’est déjà déplacée. Chacun a ainsi déjà entendu un responsable politique contourner une question précise, exagérer les conséquences d’une proposition ou présenter son propre choix comme la seule solution raisonnable.

Les mots comme instruments de pouvoir

La principale réussite de L’Art d’avoir toujours raison tient à l’équilibre trouvé entre le rire et la pédagogie. Le spectacle ne cherche pas seulement à tourner le personnel politique en ridicule. Il s’intéresse à la manière dont le langage peut orienter la perception avant même que la discussion ait commencé.

Le choix d’un mot suffit parfois à transformer la réalité. Une suppression de postes devient une « restructuration », une diminution de dépenses une « rationalisation » et une mesure contraignante une manière de « protéger » la population. Le fait n’est pas nécessairement nié : il est placé dans un cadre verbal destiné à provoquer une réaction particulière.

Derrière l’exagération comique, le matériau employé paraît donc constamment familier. Le public reconnaît des formules, des postures et des stratégies déjà rencontrées dans la vie politique. Le rire vient autant du grotesque des démonstrations que de leur proximité avec des pratiques bien réelles.

La pièce évite néanmoins d’affirmer que toute parole publique serait mensongère ou que toutes les opinions se vaudraient. Son propos se révèle plus stimulant : rappeler que la communication ne sert pas seulement à transmettre des idées, mais aussi à imposer une manière de poser les problèmes. En identifiant ce cadre, le citoyen peut retrouver une part de liberté dans son jugement.

Une satire qui donne des outils

En transformant la salle en groupe de futurs candidats, L’Art d’avoir toujours raison place son public dans une position amusante et légèrement inconfortable. Les spectateurs deviennent les complices provisoires de cette fabrique du discours. Ils apprennent à détourner une objection, à simplifier un sujet complexe ou à présenter leur propre faiblesse comme une qualité.

L’alliance du rire et de l’instruction empêche la démonstration de devenir pesante. Le spectacle transmet de véritables outils de lecture tout en conservant son rythme et son efficacité comique. On comprend comment les mots orientent notre perception sans avoir l’impression d’assister à un cours de rhétorique.

Notre avis :

Avec son faux séminaire électoral et ses chercheurs aussi méthodiques que peu scrupuleux, L’Art d’avoir toujours raison trouve une manière réjouissante de dévoiler le cynisme de la communication politique. La complémentarité des deux conférenciers et le grotesque de leurs raisonnements rendent la démonstration accessible, sans sacrifier sa portée critique. On rit d’un matériau bien réel et l’on ressort de la salle mieux équipé pour écouter les discours d’une prochaine campagne.

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Antoine Corte

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