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© Roger Arpajou

Interview / Abdel Raouf Dafri, réalisateur de « Qu’un sang impur… » sur Canal+

Dernière mise à jour : avril 13th, 2021 at 10:39

A l’occasion de la diffusion à la télévision du film Qu’un sang impur… à partir du 7 avril 2021 sur Canal+, nous avons rencontré Abdel Raouf Dafri, grand scénariste du cinéma français (Mesrine, Un Prophète…) qui se lance dans sa première réalisation. Il revient sur l’histoire vraie qui a inspiré son premier long métrage, la polémique qui a taxé son film de violent et sur ses futurs projets. 

L’interview de Adbel Raouf Dafri pour Qu’un sang impur…

Bulles de Culture : En découvrant Qu’un sang impur…, nous avons été d’emblée marqués par la photographie du film qui est magnifique…

Abdel Raouf Dafri : On a d’excellents techniciens en France. La preuve avec Michel Amathieu, chef opérateur de Qu’un sang impur…, qui n’est pas n’importe qui ! Il était notamment à la lumière de la saison 4 de la série Braquo, celle que j’ai écrite. A cette occasion, on a sympathisé. C’est un type qui a beaucoup bossé à l’étranger avec par exemple Emir Kusturica.

A vrai dire, je suis content que vous releviez la photographie dans mon film car je suis nostalgique d’un cinéma français qui proposait une vraie belle photo. Je suis triste de voir qu’on ne met plus en avant aujourd’hui les grands chefs opérateurs mais qu’on propose souvent des images qui sont moins travaillées. Avec Qu’un sang impur…, j’avais le souhait de donner au public une proposition cinématographique travaillée minutieusement.

« Le manichéisme, je le laisse aux enfants »

Bulles de Culture : Vous ouvrez votre film avec une scène de violence qui plante le décor de cette guerre d’Algérie atroce. Dites-vous que votre film est pour autant violent ?

Abdel Raouf Dafri : Les scènes de violence que je décris ont réellement été perpétrées durant cette guerre. Il y a eu malheureusement bien pire ! Mais c’est ce que j’ai trouvé de plus édulcoré pour faire passer auprès du public cet esprit de barbarie. On a quand même taxé mon film de violence. C’est d’ailleurs pourquoi il a été très peu vu au cinéma. Les exploitants étaient frileux de montrer un tel film. En se coupant d’un tel cinéma, ils ouvrent grand les portes aux Netflix et autres, qui ont eux une ambition artistique. Les cinémas doivent faire attention car il en va de leurs survies.

Abdel Raouf Dafri Qu'un sang impur... photo
© Roger Arpajou

Bulles de Culture : A aucun moment vous ne prenez parti pour un camp. Vous montrez que les français comme les algériens ont commis des atrocités durant cette guerre. 

Abdel Raouf Dafri : Le manichéisme, je le laisse aux enfants. Je me suis documenté sur le sujet : le combat des algériens pour leur indépendance était plus que légitime. L’empire colonial français était à bout de souffle. Je suis d’origine algérienne mais il n’y a jamais eu aucun doute dans l’esprit de ma mère et dans le mien : je suis français ! Elle nous disait « conduisez-vous comme des français« . Il n’y a pas un peuple qui est méchant et un autre qui est gentil.

L’Algérie était dirigée par des militaires français. Il était impossible pour ces derniers de quitter l’Algérie, cela aurait sonné comme une défaite. Les colonisateurs oubliaient néanmoins que l’Algérie était déjà une société avant l’installation de la France. Elle appartenait déjà à un peuple. Ce n’était pas aux français de leur imposer une société.

Mon film s’ouvre en 1960 : l’année de toutes les barbaries. Le FLN (Front de Libération Nationale) était un mouvement algérien terroriste à mes yeux. Il a commencé à faire sauter des bombes pour lutter contre le système colonial, pas contre les français en eux-mêmes. D’ailleurs, il n’y a jamais eu d’animosité contre la France. Le FLN avait l’arme du pauvre, des désespérés. Ils ont massacré leurs propres frères. Ils ont considéré à tort que si la population n’était pas derrière ce mouvement, c’est qu’elle était contre eux, entrainant des massacres entre algériens, en plus de ceux perpétrés entre algériens et français.

« En Algérie, on tirait à vue »

Bulles de Culture : Qu’un sang impur… crée une relation étroite entre la guerre d’Indochine et la guerre d’Algérie à travers le personnage du Colonel Andreas Breitner. Pourquoi faire cette connexion ? 

Abdel Raouf Dafri : La guerre d’Indochine a été faite par une armée de professionnels. L’état d’esprit des militaires étaient alors : « on a perdu l’Indochine, on ne perdra pas l’Algérie« . Tous les professionnels qui ont fait l’Indochine se sont retrouvés à des postes de commandement en Algérie.  Le personnage de Brietner commence la guerre d’Algérie avec l’alerte suivante : « le merdier basané est pire que le merdier bridé« . En Algérie, on tirait à vue. Dans la loi martiale, il était prévu que tout rebelle pris les armes à la main devait être abattu sans sommation.

Bulles de Culture : le personnage d’Alexis (Pierre Lottin) est complexe. Il a été formé pour tuer sans se poser de question, mais c’est également celui qui amène de l’humour dans cet enfer…

Abdel Raouf Dafri : C’est un humour de détachement cynique. Le personnage d’Alexis est très intéressant car son père est mort en Indochine. Il y a une forme de frustration. La figure patriarcale est le symbole du héros d’une guerre perdue. Alexis se dit qu’il fera mieux que son père en Algérie. Il a donc la ferme intention que les algériens ne gagnent pas.

« Qu’un sang impur… n’est pas un film underground »

Bulles de Culture : Parlez nous de votre équipe sur ce film…

Abdel Raouf Dafri : Pour toutes les personnes qui ont collaboré sur Qu’un sang impur… : je suis à genou de reconnaissance à la fois pour les équipes techniques, mon producteur, qui a perdu de l’argent, mais également un cast constitué d’acteurs exceptionnels. On a reçu aucune aide pour ce film. Qu’un sang impur… s’est tourné avec 4 millions, budget dérisoire pour ce genre de film. Ce casting de comédiens, que j’adore, a reçu un salaire qui n’était pas à la hauteur de leurs talents. Ils sont venus car ils ont cru au projet. C’est mon premier long métrage, mais le film appartient à ceux qui ont fait des sacrifices pour qu’il se fasse.

Bulles de Culture : Vers quel type de cinéma comptez-vous aller désormais ? 

Abdel Raouf Dafri : Jusqu’à présent, j’ai fait du cinéma mainstream : les deux Mesrine, Un Prophète, Braquo. Qu’un sang impur… n’est pas un film underground. Je fais un cinéma pour le grand public. En France, une de mes références c’est Henri Verneuil qui voulait toucher un public populaire. Je pensais Qu’un sang impur… aurait eu la possibilité de toucher plus de monde. Je ne suis aucunement revendicatif. Je raconte une histoire avec un fond. J’aime bien les histoires qui font sens et essence. Je pourrais faire de la comédie, inspirée des comédies italiennes des années 70. On rirait mais en même temps, on serait très mal à l’aise.

Je travaille actuellement sur la série adaptée du film Un Prophète. L’histoire est là encore très mainstream. La série va parler de la France d’aujourd’hui dans son multi ethnicisme. Pendant longtemps, le cinéma français a essayé de gommer la diversité. Il s’ouvre aujourd’hui et ressemble un peu plus à la société française.

J’ai écrit également une série pour Arte, Alger confidentiel, qui sera diffusée à la fin d’année 2021. Elle est réalisée par Frédéric Jardin qui a travaillé sur les séries Engrenages et Braquo. Elle parle de l’Algérie d’aujourd’hui, s’inspirant d’un livre d’Oliver Bottini. Vous voyez, j’en ai pas fini avec l’Algérie !

En savoir plus :

  • Qu’un sang impur… est diffusé sur Canal+ le mercredi 7 avril 2021 à 21h05. Le téléfilm est également diffusé en streaming et disponible en replay sur mycanal
  • Film déconseillé aux moins de 10 ans
Antoine Corte

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