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Critique / « Argonne » (2022) de Stéphane Emond

Chaque rentrée littéraire déverse ses flots de livres dont quelques uns sont portés au pinacle, placés en tête de gondole, légitimement ou pas. À côté, nombreux sont les romans, récits, qui ont du mal à se faire une place, et pourtant chaque année quelques pépites méritent d’être découvertes. Cette année aux Éditions de la Table Ronde, Stéphane Émond, libraire à La Rochelle, Niort, Tours, signe son deuxième ouvrage, Argonne , récit empreint d’une grande sobriété, bercé par une langue châtiée. La critique et l’avis sur le livre.

Cet article vous est proposé par le chroniqueur Chris L.

Argonne : un livre court d’une grande richesse

En 121 pages, l’auteur part sur les traces qu’empruntèrent ses grands parents, son père et ses sœurs, sur les routes d‘Argonne, entre Ardennes, Marne et Meuse, pour fuir l’envahisseur allemand. Quatre-vingts ans après les évènements, refaire ce parcours à l’envers, avec l’aide d’une petite carte bienvenue, permet de reconstituer présent et passé, de mettre en lumière des destins tragiques et de rester fidèle à cette terre, l‘Argonne, que Stéphane Émond a déserté mais à laquelle il est viscéralement lié. L’Histoire de France y laisse des traces indélébiles ; Sainte-Menehould où Louis XVI, en fuite, fut reconnu, Valmy et sa célèbre bataille le 20 septembre 1792, Brienne le Château où Napoléon Bonaparte fut élève de l’école militaire, et le lieu de tant de batailles de la Grande Guerre.

Argonne est une déclaration d‘amour et de fidélité à une région, à une famille, à un passé. Sa grand-mère, « Marie-Thérèse gît sur le coté, sa tête a explosé, éclaboussant la toile et le corps des enfants », lors d’un mitraillage du convoi de fuyards exténués, apeurés, par un avion allemand ou italien. Enterrée rapidement dans un cimetière inconnu dans l’Aube, elle n’est extraite de sa tombe gelée que le 31 janvier 1941, pour rejoindre son village natal où « Tout le village défile pour saluer l’enfant du pays déclarée morte pour la France ». Elle reposera auprès de son nourrisson, Françoise, disparue quelques mois après la perte de sa mère, « sous les branches nue du prunier sauvage qui donne sur le cimetière et que personne n’ose couper. »

Les traditions se perdent au fil du temps et Stéphane Émond, né dans une famille de menuisiers de père en fils, également fermiers, est le premier à quitter sa région, changer de métier et est celui qui ne fabriquera pas le cercueil de son père Étienne, à son décès. Entre recherches aux archives départementales de l’Aube et de la Marne, la remontée de villes en villages, de maisons en fermes ou mairies, est méticuleuse, parsemée de belles rencontres avec les descendants de familles ayant connu la débâcle, ou même des personnes l’ayant directement vécu.

L’auteur, durant sa marche mémorielle, est accompagné d’hommes de culture que furent Gaston Bachelard, Marc Bloch, Emmanuel Berl, Léon Werth, pas nécessairement les plus connus de nos jours. Il les « convoque à dessein », ayant « besoin de comprendre à défaut de choisir ». Souvenirs de son enfance et adolescence, instants d’Histoire de la guerre de 14-18 émaillent aussi cette quête solitaire. Restituer par bribes ce qu’ont enduré ses grands-parents et leurs trois enfants, retrouver des documents, des objets ayant pu leur appartenir ou simples réminiscences, font d’Argonne un livre sensible, rempli de délicatesse. C’est également le meilleur moyen pour se rapprocher de son père disparu, marqué toute sa vie durant par ces évènements du 15 juin 1940. C’est l’occasion d’essayer d’imaginer ce qu’il a pu ressentir enfant puis adulte, face à la perte d’êtres chers. Lui qui ne s’est jamais étalé sur le passé, s’est réfugié pudiquement dans le silence, comme cette population locale taiseuse et travailleuse.

« LArgonne est une terre de confluence, d’accueil j’en suis certain, et une des terres les plus usées de France. Usée par les guerres, les invasions, d’Attila aux Prussiens, des Croates aux  Allemands. » Pays âpre, à la beauté sauvage, peuplée de gens modestes, bienveillants, chaleureux, faite d’une terre qui colle aux basques de ceux qui l’ont foulée, « quand les guerres vous laissaient en paix, on y était heureux ».

Pour être digne de ses ascendants, Stéphane Émond offre un livre court mais cependant d’une grande richesse, toujours porté par une écriture sobre, épurée, toujours lumineuse, où les sentiments s’expriment avec discrétion et retenue. Argonne, débordant de sincérité, de pudeur, bercé par une prose limpide, est un hommage subtil et ciselé à son père. Une belle réussite dominée par la modestie de vies passées qui revivent grâce à l’amour d’un écrivain inspiré, émouvant, qui écrit juste, sans emphase, ni pathos. De la très bonne littérature.

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