Sur Bulles de Culture, art, cinéma, littérature, musique, spectacles, télévision... chaque jour, la culture sort de sa bulle.
des preuves damour photo film 2025 (1)
Copyright Apsara Films

Cannes 2025 / Alice Douard, au nom des mères

Après un César du court métrage pour L’Attente, Alice Douard signe avec Des preuves d’amour un premier long tout en délicatesse, présenté à la Semaine de la Critique à Cannes. Elle y explore, entre réalisme intime et tendresse mélancolique, le parcours d’une femme en quête de reconnaissance dans sa maternité alors qu’elle ne porte pas son enfant. Inspirée par sa propre expérience, la cinéaste met en scène une comédie dramatique sensible, portée par un duo d’actrices lumineuses, Ella Rumpf et Monia Chokri. Rencontre avec une réalisatrice qui choisit l’émotion feutrée plutôt que le manifeste.

Votre court métrage L’Attente a remporté le César en 2024. Est-ce ce succès qui vous a permis de concrétiser votre premier long métrage, Des preuves d’amour ?

Alice DouardLe long était déjà écrit et partiellement financé en parallèle du court. Le tournage devait avoir lieu dans une économie plus restreinte. Le César a surtout permis d’améliorer les conditions de production. Il a facilité le bouclage du budget, mais le film aurait vu le jour de toute façon.

Pourquoi avoir commencé par un court métrage avant de développer le long ? Que vous a apporté cette transition de format ?

Alice DouardAu départ, j’avais cette idée de huis clos dans une maternité, dans les heures précédant une naissance. C’était un sujet de court, écrit dans un geste spontané. Mais en cherchant à le financer, j’ai ressenti qu’il manquait une dimension plus ample, notamment sur l’action juridique entourant la co-maternité. C’est que j’ai commencé à développer le long, en parallèle.

Est-ce un sujet personnel, directement lié à votre propre expérience de co-maternité ?

Alice DouardOui, je suis mère d’une petite fille que je n’ai pas portée, que ma compagne a portée. J’ai eu envie de raconter cette histoire, pour ma fille d’abord, pour les autres enfants aussi, et pour les futurs parents. Il y a encore un manque de représentation autour de cette expérience.

Le film puise-t-il exclusivement dans votre vécu personnel ?

Alice DouardNon, le point de départ est personnel, mais le scénario est nourri de nombreuses rencontres avec d’autres femmes. Et puis il y a mes envies de cinéma : filmer le dialogue, la ville, la musique. Le film s’inspire de mon histoire, de celles des autres, et de mes désirs de mise en scène.

Justement, la musique est très présente dans le film. Vous avez une formation musicale ?

Alice DouardPas du tout. J’adore la musique, mais je ne suis pas musicienne. Le piano me fascine, c’est un instrument sublime, exigeant. Il mobilise les deux mains et un pied, c’est presque une performance physique. J’avais envie de filmer cette concentration, cette gestuelle.

Noémie Lvovsky, qui joue du piano dans le film, avait-elle des bases en tant que musicienne ?

Alice DouardTrès peu. Elle avait un piano chez elle, mais ne jouait presque pas. Et je lui ai proposé… la Sonate au clair de lune, carrément ! Une des pièces les plus techniques de Beethoven. Avec le répétiteur, on a trouvé une méthode : Noémie joue vraiment quelques mesures qu’on filme en gros plan, puis le reste a été travaillé comme une chorégraphie pour qu’elle soit toujours au bon endroit sur le clavier.

des preuves damour photo film 2025
Copyright Apsara Films

Le ton du film oscille entre gravité et légèreté. Comment avez-vous intégré l’humour dans un récit qui aborde pourtant des sujets complexes ?

Alice DouardPour moi, ce n’est pas un drame. Attendre un enfant est, en soi, un moment heureux. Mais dans cette joie, il y a des difficultés, des failles. Ce mélange crée une tonalité hybride : romantique, traversée par l’émotion, mais aussi parfois mélancolique ou burlesque. L’humour est un biais pour parler du réel, sans pathos.

Le film repose sur un duo interprété par Monia Chokri et Ella Rumpf, mais c’est bien le personnage de Céline, jouée par cette dernière, qui ne porte pas l’enfant, qu’on suit en priorité. Comment avez-vous pensé l’équilibre entre les deux femmes ?

Alice DouardLe point de vue est celui de celle qui n’est pas enceinte, parce que c’est une expérience singulière : attendre son enfant sans le porter, alors qu’on est une femme. C’est une question intime, au-delà du juridique. Mais je tenais à faire un film d’amour avant tout. Ce couple s’aime, même dans l’épreuve. L’équilibre s’est construit à l’écriture, puis s’est incarné grâce à Ella Rumpf et Monia Chokri. Elles apportent une présence, une complicité, qui enrichit le récit.

Le regard que la société porte sur une femme qui n’a pas porté l’enfant dans un couple homosexuel est-il différent de celui porté sur une mère adoptive dans un couple hétérosexuel ?

Alice DouardOui. Dans un couple lesbien, on vous demande : « Tu ne voulais pas être enceinte ? » Il faut bien faire un choix, mais il y a cette idée que porter l’enfant est une preuve d’amour ou de courage. Pour une femme qui ne le porte pas — alors qu’elle aurait pu —, c’est un territoire flou. C’est ça aussi qui m’intéressait : filmer deux femmes qui auraient pu être l’une à la place de l’autre.

Le personnage de Céline semble traversée par une profonde solitude. Est-ce ce sentiment que vous vouliez explorer ?

Alice DouardOui, mais pas uniquement. Elle est traversée par beaucoup de choses : le regard des autres, la loi, la transformation du couple, le lien avec sa propre mère. Cette complexité la rend universelle. Un homme aussi peut se reconnaître dans ce personnage : spectateur de la grossesse, en quête de sa place.

Le film montre les hésitations des institutions après la loi Taubira. Ce tâtonnement est-il issu de votre propre expérience ?

Alice DouardComplètement. Quand j’ai adopté ma fille, il y avait des interrogatoires, des papiers, des démarches absurdes. Les institutions étaient bienveillantes, mais dépassées. Les agents eux-mêmes étaient en phase d’apprentissage. Ça prend du temps, c’est lourd. Ce flou administratif, je voulais l’évoquer avec justesse, sans tomber dans la caricature.

La mise en scène semble volontairement datée, comme une chronique des années 90. Était-ce un choix assumé ?

Alice DouardTotalement. J’ai dit au chef opérateur : « Je veux une image de souvenir. Comme une photo au flash d’un Kodak jetable. » On a travaillé une lumière très directionnelle, des optiques pellicule. L’idée était de créer un effet de mémoire, d’enfance, tout en restant dans le présent.

Depuis, les choses ont-elles évolué selon vous pour les familles homoparentales ?

Alice DouardOui, ça avance. Les regards changent. Mais il faut rester vigilant. Les droits peuvent reculer. Aux États-Unis, par exemple, les attaques contre les familles LGBT sont violentes. D’où l’importance de proposer une image vraie, ni fantasmée ni militante : juste banale. Car aimer et élever un enfant, c’est banal. Et c’est beau.

Le personnage de la mère, joué par Noémie Lvovsky, évolue beaucoup. Comment l’avez-vous construit ?

Alice DouardCéline la voit d’abord comme celle qui l’a négligée au profit de sa carrière. Mais en devenant mère à son tour, elle comprend ce que c’est que d’avoir un enfant, les sacrifices que ça implique. Ce personnage est une clé : il incarne la transmission, la réconciliation. Le film pose cette question simple : qu’est-ce qu’on est prêts à faire, ou pas, pour nos enfants ?

Et vous, aujourd’hui, comment parlez-vous de la parentalité à ceux qui s’apprêtent à le devenir ?

Alice DouardJe ne décourage personne. Mais je dis la vérité : c’est dur. C’est intense. Ça demande du temps. C’est un vrai travail. Mais l’amour qu’on éprouve, lui, est sans mesure. C’est la plus belle chose au monde.

Antoine Corte

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *