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Wissam Tanios Loin de chez nous
© Epicentre Films

Interview / Rencontre avec Wissam Tanios, réalisateur du film « Loin de chez nous »

Wissam Tanios est né en 1989 à Beyrouth. Il étudie le cinéma à l’IESAV, Université St Joseph de Beyrouth. Après deux courts métrages primés,  il réalise son premier long métrage, Loin de chez nous, qu’il a achevé dans le cadre d’une résidence de 6 semaines de Global Media Makers à Los Angeles. Le film suit le parcours de deux frères syriens, Milad et Jamil Khawam, cousins du réalisateur, qui tentent de fuir leurs pays respectifs pour s’exiler en Europe. A l’occasion de la sortie dans les salles de cinéma de Loin de chez nous, nous avons rencontré Wissam Tanios. 

Wissam Tanios : « le chaos crée quelque chose de beau »

Dans Loin de chez nous, Wissam Tanios laisse ses deux cousins, Milad et Jamil Khawam, prendre la caméra à sa place  : « Normalement, un réalisateur choisit ce qu’il filme. Ici, pas du tout. Chacun de mes cousins avait le contrôle d’une part des moments qu’ils souhaitaient tourner et d’autre part sur ce qu’ils souhaitaient m’envoyer. Par exemple, j’avais demandé à Jamil de m’envoyer seulement quelques images sur sa traversée. J’ai reçu énormément de vidéos de cette étape. Il avait quasiment tenu un journal de bord, exprimant ses doutes, ses peurs… Je ne m’attendais pas à cela. A l’inverse, Milad ne m’a rien envoyé à ce moment là. Je découvrais plus tard des images où il était déjà arrivé en Europe. Après quelques mois, je lui ai dit que notre cousin m’avait envoyé plein de vidéos. Sûrement par jalousie, Milad m’a ensuite envoyé ses vidéos de traversée. Je ne les ai pas intégrées dans le film car je voulais respecter son intention de départ qui était visiblement d’oublier ce moment ».

Mais Wissam Tanios s’est très vite adapté de n’avoir aucun contrôle sur la prise d’image. Le fait que la caméra soit tenue par des amateurs rend le film singulier : « J’ai appris que le chaos crée quelque chose de beau. Je n’avais pas le contrôle des images, parfois trop de rushs. Enfin, mes cousins ne se baladaient pas avec des caméras professionnelles. Les images sont vivantes, elles bougent. J’aime bien ce rendu final ».

Le jeune libanais de 34 ans revient sur la production du projet : « C’était très organique. Je ne savais pas au départ si c’était un moyen ou un long métrage. Avec les rushs, j’ai fait un trailer que j’ai montré à des amis. J’ai postulé seul pour obtenir des fonds à la création, qui ont tous été refusés. J’ai alors fait un voyage à Berlin et Stockholm. J’y ai rencontré des producteurs, ce qui a lancé la production de Loin de chez nous ».

« Je me suis rendu compte qu’en racontant l’histoire de mes cousins, j’ai un peu raconté ma propre histoire dans Loin de chez nous »

Après avoir réalisé, un court métrage sur le décès de sa sœur, Wissam Tanios indique avoir eu envie « de prendre un peu de distance avec son histoire personnelle pour raconter celle des autres ». Le réalisateur libanais a été rapidement rattrapé par ses propres émotions : « Je me suis rendu compte qu’en racontant l’histoire de mes cousins, j’ai un peu raconté ma propre histoire. A la fin de la production du film, on a d’ailleurs intégré ma voix au film. J’y ai également inséré des images d’archives personnelles que j’avais au départ cachées à mon producteur par pudeur ».

Loin de chez nous film photo 2022
© Epicentre Films

Quand on lui demande s’il a eu peur pour ses cousins durant le tournage du film, Wissam Tanios explique avoir eu une réaction en deux temps : « Pendant la confection du film, je n’avais pas pris en compte toute la teneur émotionnelle de ces vidéos. J’étais focalisé sur l’acte de création. C’est quand je les redécouvre à l’occasion de festivals que je prends véritablement l’ampleur de celles-ci. Je suis passé de l’œil très professionnel quand je réalisais le film à un regard totalement personnel au moment de la promotion. Ce n’était plus des personnages lambda qui étaient à l’écran, c’étaient mes cousins ».

« Comment envisager la création d’un film alors que le peuple est dans une grande misère ? »

Wissam Tanios nous donne aujourd’hui des nouvelles de ses deux protagonistes depuis la fin du tournage : « Jamil s’est marié en octobre 2021, il est heureux aujourd’hui. Milad est encore à Berlin. Il y est bien je pense. Sa musique a été beaucoup influencée par la scène musicale berlinoise. Il fait des morceaux beaucoup plus électro en utilisant la trompette ».

Le réalisateur a lui-même fait du chemin depuis Loin de chez nous : « J’ai depuis quitté le Liban. Je pense que toute cette expérience a été une séquence d’exploration. Je n’avais pas le courage jusque-là de partir. Je suis reconnaissant envers mes cousins de m’avoir laissé les filmer. Cela m’a permis de prendre la décision de m’installer à Marseille ».

Loin de chez nous film photo 2022
© Epicentre Films

Au moment de se quitter, Wissam Tanios fait un triste constat sur la culture au Liban :  « C’est comme si on n’avait pas le droit de créer au Liban car c’est secondaire par rapport à ce qui se passe. Comment envisager la création d’un film alors que le peuple est dans une grande misère ? On ne voit pas la fin de cette crise. Quand j’ai voulu travailler sur mon deuxième film, je ne pouvais pas travailler à Beyrouth car constamment ramené aux difficultés que rencontrait la population pour se nourrir. En France, je peux davantage me concentrer sur mes projets ».

Le réalisateur se pose la question : « un film libanais peut-il traiter d’autre chose que le contexte social au Liban ? Par exemple, peut-on s’intéresser à une histoire d’amour sans évoquer la crise ? Pas sûr. Il faut dire que la population est très marquée par ce qui arrive en ce moment. Du coup, cela monopolise tous les sujets. On ne se sent pas légitime à traiter d’autres choses ».

Interview réalisée par téléphone le 6 août 2022

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Antoine Corte

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