Sur Bulles de Culture, art, cinéma, littérature, musique, spectacles, télévision... chaque jour, la culture sort de sa bulle.
Charlotte Gainsbourg en Gisèle Halimi, en robe d’avocate dans L’Affaire Marie-Claire
Charlotte Gainsbourg incarne Gisèle Halimi dans L’Affaire Marie-Claire. © Photo : Marie-Camille Orlando / 2026 QUAD - FAM ADNP - GAUMONT - FRANCE 3 CINEMA

Critique / “L’Affaire Marie-Claire” (2026) ou les limites du film hommage

Avec L’Affaire Marie-Claire, en salles le 4 novembre 2026, Lauriane Escaffre et Yvo Muller reviennent sur le procès de Bobigny. Un rappel historique utile, porté par Charlotte Gainsbourg et Cécile de France, dont la réalisation trop sage atténue la force politique. La critique et l’avis de Bulles de Culture.

Refuser de s’excuser. La stratégie de Gisèle Halimi repose sur cette rupture avec la culpabilité que l’institution judiciaire impose aux femmes poursuivies pour avortement. En 1972, Marie-Claire Chevalier et les femmes qui l’ont aidée se retrouvent confrontées à une justice qui les sanctionne pour avoir refusé une grossesse issue d’un viol. L’avocate entend transformer leur défense en accusation contre la loi. L’Affaire Marie-Claire rappelle la violence de cette situation et l’importance d’un combat qui contribuera à la dépénalisation de l’IVG, avec la loi Veil de 1975.

Après Maria rêve, Lauriane Escaffre et Yvo Muller choisissent un drame judiciaire accessible, attentif à la transmission de cette histoire. Leur film permet de mesurer ce que signifiait alors le fait d’avorter, selon le milieu social auquel on appartenait, et le courage nécessaire pour le revendiquer publiquement. Cette clarté donne au récit une réelle utilité. Elle s’accompagne toutefois d’une tendance à expliquer les enjeux et à guider l’émotion, au point de réduire les aspérités d’une affaire autrement plus dérangeante.

L’Affaire Marie-Claire : un procès porté par la parole

Charlotte Gainsbourg en Gisèle Halimi devant les prévenues au tribunal dans L’Affaire Marie-Claire
Le procès de Bobigny reconstitué dans L’Affaire Marie-Claire. © Photo : Marie-Camille Orlando / 2026 QUAD – FAM ADNP – GAUMONT – FRANCE 3 CINEMA

La recherche d’un témoin médical prestigieux constitue l’un des passages les plus intéressants du film. En sollicitant le professeur Paul Milliez, médecin catholique, Gisèle Halimi cherche un soutien capable de porter au-delà du cercle des convaincus. Le récit retrouve alors une tension concrète : comment faire entendre à ceux qui la réprouvent la réalité vécue par ces femmes ? La défense devient un travail de persuasion, avec les résistances et les alliances inattendues que cela suppose.

L’émotion prend davantage d’ampleur lorsque Michèle Chevalier témoigne. Cécile de France donne à cette mère une présence qui déborde la fonction de personnage historique. Sa déposition ramène le débat à la vie d’une famille, à la peur et à la responsabilité d’une femme qui a choisi d’aider sa fille. Dans ces moments, le film touche juste parce qu’il accorde enfin toute son attention à une expérience singulière. L’engagement des interprètes soutient ainsi un drame dont on suit volontiers les étapes, même lorsque son écriture se fait trop démonstrative.

La plaidoirie finale bénéficie, elle aussi, de la puissance des paroles d’Halimi. Mais le film lui laisse trop peu de temps pour devenir le sommet dramatique et politique attendu. Certains arguments frappent, sans que leur enchaînement puisse déployer toute sa force. Après avoir tant préparé ce moment, le récit semble pressé de le conclure. La frustration tient précisément à ce que ces scènes de parole font entrevoir : une intensité que la réalisation peine à maintenir dans la durée.

Gisèle Halimi figée dans sa détermination

Charlotte Gainsbourg en Gisèle Halimi, en robe d’avocate dans L’Affaire Marie-Claire
Charlotte Gainsbourg incarne Gisèle Halimi dans L’Affaire Marie-Claire. © Photo : Marie-Camille Orlando / 2026 QUAD – FAM ADNP – GAUMONT – FRANCE 3 CINEMA

Charlotte Gainsbourg porte avec conviction la fermeté de l’avocate. Le scénario l’installe cependant d’emblée dans une détermination qui évolue peu. Son engagement est posé, sa stratégie affirmée, et les obstacles rencontrés modifient rarement la perception que nous avons d’elle. Cette constance aurait pu devenir un ressort dramatique, à travers les conséquences de ses choix sur les femmes qu’elle défend. Elle contribue surtout, ici, à figer le personnage dans l’image que l’on connaît déjà.

Les incursions dans sa vie privée cherchent à donner de l’épaisseur au portrait. La relation avec sa mère éclaire l’origine intime de son refus de la soumission, tandis que Claude Faux, son mari, interprété par Grégory Gadebois, lui apporte un soutien affectif. Ces éléments ont leur intérêt, mais occupent une place excessive dans un film dont le procès devrait concentrer l’énergie. Le parallèle entre les relations mère-fille se laisse comprendre rapidement. Ses développements finissent par insister sur ce qui est déjà acquis.

La narration déconstruite accentue cette dispersion. Les allers-retours entre l’audience et sa préparation interrompent régulièrement la montée de la tension, sans renouveler suffisamment notre compréhension de l’affaire. On perçoit la volonté de donner du mouvement à la reconstitution. À l’écran, cette construction produit surtout une succession de séquences dont les effets peinent à s’accumuler.

Marie-Claire laissée au second plan

Le déséquilibre le plus gênant concerne finalement les femmes au nom desquelles cette bataille est menée. En privilégiant Gisèle Halimi, le film réduit la place de Michèle Chevalier et, plus encore, celle de sa fille, incarnée par Saül Benchetrit. Marie-Claire donne son prénom au titre, mais son expérience reste trop souvent à la périphérie du récit. La figure de l’avocate organise le regard jusque dans les moments où l’on aimerait rester auprès de l’adolescente.

La réalisation accompagne ce mouvement avec une retenue qui finit par aseptiser une partie de la violence racontée. La reconstitution est soignée, les intentions lisibles, mais la forme bouscule peu le spectateur. Le souci d’emporter l’adhésion d’un large public rend parfois trop confortable la rencontre avec cette histoire. La gravité des faits et la qualité de l’interprétation produisent de l’émotion, sans suffire à donner au film toute la force qu’il semble annoncer.

Notre avis

L’Affaire Marie-Claire conserve sa valeur de transmission, notamment dans sa manière de faire circuler entre les générations le refus d’une condition imposée aux femmes. Il donne envie de revenir aux témoignages et aux textes de cette bataille. Il laisse aussi un regret : celui de voir Marie-Claire devenir un personnage secondaire dans le récit d’un combat pour lui rendre la maîtrise de sa vie.

En savoir plus

Antoine Corte

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *