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Emily Blunt incarne Margaret Fairchild, dont le destin bascule en direct, dans « Disclosure Day ». UNIVERSAL STUDIOS

« Disclosure Day » : Steven Spielberg, l’extraterrestre et le grand soupçon de l’ère post-vérité

Avec son trente-septième film, le cinéaste américain referme un cycle de presque cinquante ans entamé avec « Rencontres du troisième type ». Sous le récit d’un premier contact mondial, il livre une fable sur la vérité, le secret d’État et l’empathie comme dernière ressource collective. Attention SPOILERS

Cet article contient des spoilers

Il aura fallu attendre près d’un demi-siècle pour que Steven Spielberg réponde à la question qu’il posait, ébloui, dans Rencontres du troisième type. Sorti en France le 10 juin, Disclosure Day prolonge et clôt un cycle entamé en 1977, poursuivi avec E.T. puis assombri par La Guerre des mondes. À soixante-dix-neuf ans, le cinéaste revient une quatrième fois vers les étoiles, mais l’émerveillement de jadis a changé de nature. Là où l’enfant de la banlieue californienne rêvait d’une rencontre lumineuse, l’homme de 2026 filme un monde saturé de doutes, où la preuve elle-même est devenue suspecte.

Le projet couvait depuis plus de trente ans. Spielberg raconte l’avoir relancé en se reposant une interrogation simple, presque enfantine. Sommes-nous seuls, et si les gouvernements savent, pourquoi se taisent-ils ? La fiction a fini par épouser l’actualité avec une précision troublante. En février, une déclaration virale de Barack Obama sur l’existence des extraterrestres a précédé de quelques jours l’annonce, par Donald Trump, de la déclassification de cent soixante et un dossiers militaires consacrés aux phénomènes aériens non identifiés. Le réalisateur ne cache pas sa gratitude amusée envers ce calendrier, qui a offert à son film une caisse de résonance inespérée.

Un premier contact à hauteur de mensonge

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Josh O’Connor joue Daniel Kellner, détenteur d’une vérité que l’organisation Wardex veut étouffer. UNIVERSAL STUDIOS

Le récit s’ouvre là où d’autres placeraient la fin de leur premier acte. Daniel Kellner, expert en cybersécurité incarné par Josh O’Connor, est déjà traqué par Wardex, organisation occulte qui exploite en secret une technologie non humaine. À l’autre bout du pays, Margaret Fairchild, présentatrice météo d’une chaîne de Kansas City jouée par Emily Blunt, voit son existence se fissurer. Elle parle des langues qu’elle n’a jamais apprises, lit la vie entière des gens dans leurs yeux, puis articule à l’antenne une syntaxe qui n’appartient à aucune Terre connue. Seul Daniel la comprend.

Spielberg orchestre la convergence des deux trajectoires sous la forme d’un long road movie tendu, où la course-poursuite n’est qu’un prétexte à creuser une question plus intime. Un flashback situé en 1996 éclaire le lien qui unit les deux protagonistes. Enfants, ils ont reçu la visite de créatures déguisées en animaux, un cerf, un renard, un raton laveur, choisis pour ne pas effrayer. De cette rencontre, chacun est ressorti transformé. Daniel a reçu un don mathématique absolu, qui lui permet de déchiffrer un langage universel fondé sur les nombres, écho lointain des cinq notes de Rencontres du troisième type. Margaret, elle, a hérité d’une empathie surhumaine, capable de sonder les âmes et de projeter des images de paix. Le film leur confère une dimension fondatrice, deux versants d’une humanité qu’il faudrait réapprendre à assembler.

La vérité comme champ de bataille

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Colin Firth campe Noah Scanlon, figure du secret d’État, face à la révélation. UNIVERSAL STUDIOS

Ce qui frappe, à mesure que l’intrigue se resserre, c’est le déplacement opéré par Spielberg. L’extraterrestre n’est plus l’objet du film, il en est le révélateur. Le véritable sujet est la difficulté de faire surgir une vérité dans une société où des puissants disposent des outils pour brouiller la frontière entre le réel et le faux, à leur seul profit. Colin Firth prête à Noah Scanlon, le chef de Wardex, une autorité affaissée, le corps lesté par le poids du secret, quand Colman Domingo, en mystérieux organisateur de la révélation, se tient au contraire droit et léger. La mise en scène inscrit ainsi le propos dans les postures mêmes des acteurs, le mensonge qui tasse et la franchise qui redresse.

C’est ici que le film se sépare nettement de l’imaginaire ufologique réactivé par le pouvoir politique américain. La déclassification réelle n’a livré aucune preuve tangible, seulement un fatras d’observations dont les plus spectaculaires se réduisent à des ballons météo ou à des points lumineux jamais corroborés. Spielberg prend le contre-pied de cette mécanique du soupçon. Il ne cultive pas le mystère, il défend l’idée d’une vérité partagée comme bien commun. Le geste rappelle Pentagon Papers, où il filmait déjà la presse contre le secret d’État, et prolonge la réflexion sur la puissance de l’image amorcée dans The Fabelmans, cette fois sur le terrain médiatique plutôt qu’artistique.

Une fin qui se dérobe, et c’est sa force

Le climax épouse la logique du titre. Rendus invisibles par un dispositif extraterrestre, Daniel et Margaret s’introduisent dans les studios de la chaîne pour diffuser au monde près de quatre-vingts ans de preuves dissimulées, tandis qu’un message d’une simplicité désarmante est livré par un extraterrestre révélé. Un seul mot. Écoutez. La caméra coupe au moment précis où la présentatrice  le prononce, laissant le spectateur sur un noir abrupt.

Ce parti pris frustrera ceux qui attendaient une explication. Il est pourtant cohérent avec tout ce qui précède. Donner un contenu précis au message aurait sombré dans le cliché ou dans l’abstraction. Le mot seul fonctionne comme une adresse directe, le cinéaste demandant à sa salle de réapprendre à s’écouter, à l’heure où l’humanité du film s’approche d’un conflit majeur. La résolution n’est ni diplomatique, ni technologique, elle est morale. Les visiteurs n’apportent pas le salut, ils ouvrent une porte et la referment aussitôt, renvoyant l’humanité à sa propre responsabilité.

Disclosure Day ressemble moins à un nouveau sommet qu’à un testament apaisé, la dernière variation d’un cinéaste qui n’a jamais cessé de croire que le salut passait par le contact avec l’autre. Après cinquante ans tournés vers le ciel, sa réponse ne vient pas des étoiles. Elle tient en un verbe adressé à nous-mêmes.

Antoine Corte
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