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Un homme abîmé de Philippe Triboit image téléfilm
Yannick Choirat dans le téléfilm "Un homme abîmé" © Benoit Linder / Storia Television / FTV

♥ Critique & Interview / « Un homme abîmé » (2018) de Philippe Triboit

Primé au Festival de la Fiction de La Rochelle et au Festival de la Fiction TV de Luchon et porté par un excellent Yannick Choirat, Un homme abîmé de Philippe Triboit est un téléfilm coup de cœur sur le viol des hommes et ses conséquences. La critique et l’avis film de Bulles de Culture ainsi que notre interview du réalisateur.

Synopsis :

Avocat d’affaires, heureusement marié, père de deux enfants, Vincent Sorrente (Yannick Choirat) est un homme dont la vie ressemble à celle dont il avait toujours rêvé. Une vie d’homme fort et sûr de lui que rien ne pourrait ébranler. Et pourtant… Il aura suffi d’une mauvaise rencontre avec un inconnu (Grégoire Monsaingeon) faussement amical, de la consommation involontaire d’une drogue dite « du violeur », pour se réveiller un matin des contusions sur le corps et le visage et du sang entre les jambes. Vincent a été violé. Plus rien ne sera jamais comme avant…

Un homme abîmé : le sujet tabou des violences sexuelles sur les hommes

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Yannick Choirat, Anne Marivin et Didier Flamand dans le téléfilm « Un homme abîmé » © Benoit Linder / Storia Television / FTV

Avec un tournage dans les régions Grand Est (Colmar, Strasbourg) et Normandie (Le Havre), un scénario de Pierre Linhart, une image d’Emmanuel de Fleury, des décors de Denis Mercier, des costumes de Nadia Chmilewsky, un montage d’Aurique Delannoy, une musique originale d’Eric Neveux et une réalisation de Philippe Triboit, la fiction unitaire Un homme abîmé porte sur le sujet tabou des violences sexuelles sur les hommes à travers le récit singulier d’un père de famille heureux et épanoui qui va voir sa vie bouleverser après avoir été victime de viol par un autre homme.

Côté casting, Yannick Choirat, qui incarne avec force et fragilité la victime, est entouré de comédien.ne.s tout aussi talentueux.ses tel.le.s qu’Anne Marivin, Didier Flamand, Grégoire Monsaingeon, Jérémy Gillet et Léana Dubourg.

Interview du réalisateur Philippe Triboit : « Faire sentir ce qu’est la douleur d’une victime de viol à des hommes qui ne se sentent pas vraiment concernés par ça »

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Yannick Choirat dans le téléfilm « Un homme abîmé » © Benoit Linder / Storia Television / FTV

Bulles de Culture : Qu’est-ce qui vous a donné envie de faire le téléfilm Un homme abîmé ?

Philippe Triboit : J’étais extrêmement ému par la trajectoire du personnage et par le fait que ce soit un homme. J’avais le sentiment que si je réussissais mon coup, ça allait faire sentir ce qu’est la douleur d’une victime de viol à des gens, à des hommes qui ne se sentent pas vraiment concernés par ça.

Mais ce n’est pas un film sur le viol mais sur comment se reconstruire quand on a un système de valeurs d’homme viril qui ne vous permettent pas d’affronter ce que vous avez vécu. Cet homme ne veut pas parler, ne veut pas être une victime et ne veut pas se laisser aider par les gens qui l’aiment. C’est un mec, il pense qu’il va s’en sortir mais… en fait, non.

Bulles de Culture : Qu’est-ce qui vous a fait choisir Yannick Choirat pour le rôle de la victime ?

Philippe Triboit : Premièrement, je voulais un comédien pas trop connu pour que l’identification aille au personnage et non à l’interprète. Je trouvais ça important pour ce film.

Deuxièmement, il y a chez Yannick de la virilité mais pas de vulgarité. Et pour tout le chemin que le personnage a à faire et pour tous les questionnements intérieurs auxquels il est confronté, j’avais besoin d’un type viril mais en même temps assez subtil pour être capable à un moment d’entendre ce qu’on lui dit, notamment sa femme [NDLR : interprétée par Anne Marivin], et de se remettre en cause.

Bulles de Culture : Et le choix de Grégoire Monsaingeon pour le rôle du violeur…

Philippe Triboit : Je trouvais qu’il n’était pas caricatural. Il est séduisant, il a une belle voix, il pourrait être un ami. Il n’y a chez lui ni des signaux d’homosexualité ni des signaux d’agressivité trop voyants. Et je voulais aussi qu’on se dise a posteriori, et comme le personnage principal, qu’on aurait du s’en rendre compte.

« Je voulais sentir le corps, la gêne »

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Grégoire Monsaingeon dans le téléfilm « Un homme abîmé » © Benoit Linder / Storia Television / FTV

Bulles de Culture : Comment avez-vous pensé la mise en scène du téléfilm Un homme abîmé ?

Philippe Triboit : Je ne voulais pas montrer les seconds rôles et ne faire quasiment jamais de champ/contrechamp. Je voulais faire des plans fixes très longs.

La scène de la cuisine où le personnage de Yannick Choirat se confie…

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… et fond en larmes, la caméra est au même endroit et je joue seulement sur les mises au point. C’est lui qui est net, c’est sa femme qui est floue et inversement.

Je ne voulais pas que ce soit monté, je voulais laisser les situations venir à nous. On a aussi beaucoup travaillé la lumière et les cadres avec le chef opérateur Emmanuel de Fleury.

Quand vous réussissez un beau plan fixe, je trouve qu’il y a une force dramatique qui est plus forte qu’en allant chercher à chaque fois l’acteur qui parle, l’émotion… Surtout que là, on était dans l’introspection, dans un voyage intérieur.

De même, on a tourné avec un format d’image un peu plus large que la normale, 2.00 contre 1.66. Cela permet d’inscrire le personnage dans le décor et ça renforce sa solitude. J’ai fait très peu de très, très gros plans. Je voulais sentir le corps, la gêne. Sur l’émotion, je reste en plan large.

Bulles de Culture : Et comment se sont opérés vos choix pour les décors, les costumes…

Philippe Triboit : Je voulais des gens et un appartement élégants avec en même temps — mais on ne s’en rend pas compte —, des positions de caméra assez « rock’n’roll ».

Dans le cabinet d’avocat par exemple, la caméra peut être sous la table — j’avais demandé un bureau en verre — ou au-dessus du lustre. De même, j’ai mis des objets lumineux au premier plan pour avoir des diffractions et des choses floues.

Ainsi, dans ces scènes, on a l’impression que tout est tranquille mais en fait, il y a des petits éléments qui « grincent ». Et c’est souvent du à la place de la caméra.

Bulles de Culture : Et comment avez-vous travaillé la musique avec le compositeur Eric Neveux ?

Philippe Triboit : Je lui ai dit que je voulais une musique qu’on n’entende pas. Du coup, il y a beaucoup de musique mais elle n’est presque jamais mélodique. Ce sont surtout des harmoniques avec des développements et parfois, que des constantes de sons.

« Il fallait déranger les gens mais ne pas tomber dans du voyeurisme »

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Anne Marivin et Yannick Choirat dans le téléfilm « Un homme abîmé » © Benoit Linder / Storia Television / FTV

Bulles de Culture : Parlons maintenant de la scène-choc du film Un homme abîmé, la scène du viol. Comment l’avez-vous abordée ?

Philippe Triboit : La question principale de ce film est jusqu’où on peut montrer les choses. Il fallait déranger les gens, montrer la violence, et en même temps ne pas tomber dans du voyeurisme. Et c’est pour ça qu’on a convenu avec Yannick Choirat de tourner la scène du viol le premier jour. Parce que quand il vivrait des choses derrière, il aurait des images et des sensations en tête.

Bulles de Culture : Et au niveau de sa réalisation ?

Philippe Triboit : Il y avait plusieurs façons de la filmer et j’ai su qu’elle serait réussie quand j’ai eu l’idée du plan avec l’agresseur de dos : on voit l’épaule de celui-ci et on voit le personnage de Yannick Choirat qui rampe et essaie de s’enfuir mais qui n’arrive pas à le faire, comme un insecte. Il est prisonnier comme une mouche à qui on aurait mis un fil à la patte, comme une araignée, un rongeur…

Bulles de Culture : Il y une autre scène forte dans Un homme abîmé, c’est celle du commissariat quand le personnage principal porte plainte et que comme souvent les femmes dans ce genre de situations, il se retrouve victime de préjugés…

Philippe Triboit : Quand le policier lui dit…

Cliquer pour afficher le spoiler sur le téléfilm Un homme abîmé
« Vous aviez une chemise cintrée », c’est ce qu’on dit aux femmes : « Vous aviez une jupe courte, un décolleté plongeant… » 

Et c’est ça qu’on voulait : retourner ce que vivent les femmes et le faire vivre à un homme. C’est une idée du scénariste Pierre Linhart et on voulait que ses scènes dans le commissariat soient longues, que ce soit insupportable, qu’on ait nous-même envie que ça se termine.

Et quand on voit… cette flic femme qui a de la compassion, c’est encore une inversion.

On a renversé tous les codes et ça marche, ce n’est pas juste une posture, un gimmick.

Notre avis ?

Récompensé au Festival de la Fiction de La Rochelle en 2019 (Prix de la meilleure interprétation masculine pour Yannick Choirat) et au Festival de la Fiction TV de Luchon en 2020 (Prix de la réalisation, Prix du public et Prix de la meilleure interprétation masculine pour Yannick Choirat), Un homme abîmé offre, à l’ère de #MeToo, un nouveau regard fort sur les violences sexuelles à travers l’histoire singulière et très touchante d’un homme violé et sur les conséquences sur sa virilité et le douloureux chemin qu’il devra parcourir pour se reconstruire.

C’est un film coup de cœur de Bulles de Culture à ne pas manquer !

Propos recueillis le samedi 8 février 2020 au Festival de la Fiction TV de Luchon 2020.

En savoir plus :

  • Un homme abîmé est diffusé sur France 2 le mercredi 2 mars 2022 à 21h10
  • Un homme abîmé est également proposé en streaming et en replay sur France.tv
  • Téléfilm déconseillé aux moins de 10 ans
  • Cette fiction unitaire est suivie par la rediffusion du documentaire La virilité (2018) de Cécile Denjean, dans le cadre de la case Infrarouge de France 2, le mercredi 2 mars 2022 à 22h50
Jean-Christophe Nurbel

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