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photo Eric Neveux compositeur de musiques
© François Moret

Interview / Éric Neveux pour « De son vivant » : « Je retrouve avec Emmanuelle Bercot ce qui m’a tellement porté et ému quand je travaillais avec Patrice Chéreau »

Dernière mise à jour : décembre 7th, 2021 at 09:40

Avec le long métrage De son vivant (2021), actuellement dans les salles de cinéma, Éric Neveux a retrouvé Emmanuelle Bercot, cinq ans après le césarisé La Tête haute. L’occasion pour Bulles de Culture de revenir avec lui sur sa collaboration avec la réalisatrice et sur ce nouveau film avec Benoît Magimel et Catherine Deneuve.

Synopsis :

Benjamin condamné trop jeune par la maladie. La souffrance d’une mère face à l’inacceptable. Le dévouement d’un médecin et d’une infirmière pour les accompagner sur l’impossible chemin. Une année, quatre saisons, pour « danser » avec la maladie, l’apprivoiser, et comprendre ce que ça signifie : mourir de son vivant.

De La Tête haute à De son vivant : interview du compositeur Eric Neveux

La Tête haute d’Emmanuelle Bercot image film cinéma
Rod Paradot, Benoît Magimel dans le film « La Tête haute » © Wild Bunch Distribution

Bulles de Culture : Votre première collaboration avec Emmanuelle Bercot a eu lieu sur le film La Tête haute. Pourriez-vous revenir sur cette première rencontre?

Éric Neveux : Pour La Tête haute, Emmanuelle Bercot ne met pas de musique originale au départ, ce n’est pas sa culture. Elle met des « synchros » [NDLR : des morceaux préexistants]. Elle a de très bonnes idées et un excellent monteur, Julien Leloup, qui a été avec elle à La Fémis.

Et il se trouve que pour ce film, Julien et elle avaient pris des morceaux de Jonny Greenwood, le musicien archi talentueux de Radiohead qui s’est mis à faire de la musique de films et a signé celle de There Will Be Blood. Mais là, ces titres n’étaient pas utilisables parce que c’étaient les musiques d’un autre film.

Alors quand ils ont appris qu’ils faisaient l’ouverture du Festival de Cannes, et parce que je connaissais un de leurs producteurs, ils m’ont appelé deux semaines avant en me disant qu’ils avaient un besoin urgent d’une dizaine de minutes de musiques.

Je me retrouve donc dans mon studio face à Emmanuelle et Julien qui n’ont pas l’habitude de faire composer. Et pour Emmanuelle, ce n’était pas une évidence. Je me suis alors dit qu’il fallait vraiment qu’elle sorte de la pièce en se disant que c’était bien de faire composer sur son film et qu’elle ne le faisait pas parce qu’elle n’avait pas le choix.

C’était donc une première approche et ça s’est bien passé. On a enregistré en mode commando la musique avec un orchestre à Paris et je m’étais vraiment creusé la tête parce que je voulais qu’elle soit contente et qu’elle ait envie de recommencer.

Bulles de Culture : Pourtant, vous n’avez pas signé son film suivant, La Fille de Brest, composée par Martin Wheeler…

Éric Neveux : Oui, elle avait choisi ce compositeur et on m’avait proposé de me joindre à eux pour collaborer. Mais j’étais en pleine composition pour le film d’animation Le Voyage de Ricky. Je n’avais pas assez de temps et j’ai donc dû refuser, à regret.

« J’ai eu une grosse pression pour convaincre Emmanuelle Bercot de faire un vrai ‘score’ pour De son vivant« 

De son vivant d'Emmanuelle Bercot image film cinéma
Benoît Magimel dans le film « De son vivant  » © 2020 Laurent CHAMPOUSSIN / LES FILMS DU KIOSQUE

Bulles de Culture : Vous retrouvez ensuite Emmanuelle Bercot sur De son vivant

Éric Neveux : Pour ce film, avec le monteur son Séverin Favriau, qui est très proche d’Emmanuelle, ils avaient fait des playlists, des « moodboards » à écouter. C’était assez imposant parce qu’il y avait de grosses références et de fil en aiguille, Emmanuelle m’a dit qu’elle aimerait prendre le temps avant et pendant le tournage que je cherche des idées.

Et comme c’est une énorme bosseuse et perfectionniste, j’ai eu une grosse pression pour la convaincre de faire un vrai « score » et de la pertinence de faire une musique composée, articulée et construite sur un long métrage, sachant que celui-ci est très émotionnel et joue parfois sur le fil du mélo.

Bulles de Culture : Quel a été le point d’entrée pour vous ?

Éric Neveux : Dans le « moodboard », où il y avait une playlist de musiques différentes (du Led Zeppelin, du flamenco, des versions de Radiohead par des jazzmen…), il y avait du Cinematic Orchestra qu’ils aimaient beaucoup. C’était de la musique assez « easy » d’un documentaire. Je pense que j’avais ça en tête pendant la composition.

Il y avait aussi l’idée d’avoir des cordes. Emmanuelle Bercot voulait des cordes depuis le début. Il devait dont y avoir de l’orchestre mais pas de l’orchestre néoclassique. Plus un monde hybride pour la dimension mentale du film.

Et le premier morceau, qui a séduit Emmanuelle, a été sur la première scène avec les comédiens au début : un piano seul avec une reprise par un octet de violoncelles, une formation de cordes graves, denses et très classiques d’une certaine façon.

Sauf qu’avant que ça démarre, il y a une intro un peu plus abstraite avec des notes qui envoient comme des pulsations, 3-4 minutes de préparation par des nappes et des notes de harpe. Le piano se déploie seulement quand les comédiens se lancent réellement.

« C’est une très belle construction musicale ce film »

De son vivant d'Emmanuelle Bercot image film cinéma
Catherine Deneuve dans le film « De son vivant  » © 2020 Laurent CHAMPOUSSIN / LES FILMS DU KIOSQUE

Bulles de Culture : Quels sont les autres instruments auxquels vous avez fait appel pour De son vivant ?

Éric Neveux : J’ai enregistré un flûtiste à Paris, un Français qui joue une flûte octobasse qui descend très très grave.

J’ai aussi enregistré un orchestre avec une vingtaine de cordes à Londres. Mais ce n’est pas un score classique, au sens d’orchestre « à l’ancienne », mais un orchestre un peu plus « impressionniste », un peu plus en demi-teinte car mélangé à des synthés, des samples, des orchestres échantillonnés.

J’affectionne beaucoup l’approche hybride et ça s’y prêtait bien pour ce film afin de doser le réel et les choses plus abstraites.

Bulles de Culture : Il y a aussi des petites notes suspendues qui se glissent dans la narration…

Éric Neveux : Ce sont des synthés ou des « matières », mais c’est de l’harmonique, ce n’est pas du bruitage. Ce sont des fils sonores qui relient les choses.

Bulles de Culture : Et à la fin, vous ajoutez une guitare et un harmonica…

Éric Neveux : Étonnant, non ? (Rires)

La vraie histoire de ce morceau de fin est que c’était au départ une musique que j’avais faite pour un autre endroit du film. J’avais eu l’idée de ces cascades d’arpèges de guitares très rapides mais abstraits sur une scène qui a finalement sauté au montage. Et à un moment sur la scène de fin, le monteur Julien Leloup la met comme musique témoin et en fait, il y a un truc qui fait qu’elle s’ancre dans la scène.

Pourtant, comme on se disait que cela ne pouvait pas être la musique de fin, j’en ai composé une autre. Et jusqu’à la dernière minute, on a eu deux musiques : « Élégie », qui était un quatuor à cordes ultra fragile que j’aimais bien, et ce morceau de guitares.

Mais on ne savait pas comment faire pour faire décoller ce dernier. Et à un moment, Emmanuelle Bercot m’a dit : « Harmonica, j’adore l’harmonica ». C’était le dernier truc auquel j’aurais pensé mais il faut toujours écouter les intuitions des gens, aussi incongrues soient-elles.

Bulles de Culture : Il y a aussi plein d’autres musiques dans le film (les gospels lors des thérapies, les scènes de tango…). C’est un personnage à part entière…

Éric Neveux : C’est une très belle construction musicale ce film. La musique y a un vrai rôle, on n’est pas dans l’illustration.

Emmanuelle aime la musique, elle la vit. Pour elle, c’est important. Je retrouve avec elle ce qui m’a tellement porté et ému quand je travaillais avec Patrice Chéreau : la richesse créative et l’intuition.

Accepter que quelque chose arrive, qu’un hasard crée quelque chose. Aimer ou rejeter un son physiquement. L’exigence, le plaisir de recevoir la musique et le perfectionnisme.

Avoir des gens comme ça en face de soi, c’est ce qui peut arriver de mieux à un compositeur et à une compositrice. Plaisir et exigence.

Propos recueillis à Paris le vendredi 19 novembre 2021.

En savoir plus :

  • Date de sortie France : 24/11/2021
  • Distribution France : StudioCanal
Jean-Christophe Nurbel

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