enfr

Critique / « Les Bourgeois de Calais » (2021) de Michel Bernard

C’est une des sculptures les plus connues d’Auguste Rodin. Six notables en bronze, sombres, hagards, gigantesques, aux membres démesurés, viennent remettre les clés de leur ville de Calais au roi anglais Edouard III en signe de soumission après un long siège. Cette reddition s’est passée réellement en 1347 pendant la guerre de 100 ans. Elle est passée à la postérité grâce aux écrits de l’historien Jean Froissart au XV e siècle. Il existe 12 exemplaires au monde de l’œuvre. Deux sont visibles en France : au musée Rodin à Paris et bien sûr à Calais. Ce nouveau livre de Michel Bernard retrace l’histoire mouvementée de cette statue. La critique et l’avis sur le livre Les Bourgeois de Calais.

Cet article vous est proposé par un rédacteur-invité, le chroniqueur Gilles M.

Synopsis :

Omer Dewavrin, notaire et maire de Calais émet une idée pour mettre en valeur sa commune. Nous sommes en 1884 et il a pour projet de célébrer le centenaire de la révolution de 1789 en rappelant le glorieux sacrifice des ancêtres des habitants de sa ville. Il contacte quelques sculpteurs dont Auguste Rodin, à la réputation naissante et vient le visiter à Paris dans son atelier, rue de l’Université. A ce moment-là, il ignore que la réalisation de la sculpture va prendre 10 ans et qu’elle sera inaugurée seulement en 1895.

Le récit d’une amitié improbable

Omer Dewavrin (1837-1904) et Auguste Rodin (1840-1917) ont à peu près le même âge mais pas les mêmes préoccupations. L’un est notaire, maire d’une commune en développement « il se tenait pour un homme de sens pratique, positif et raisonnable » et l’autre un obsédé par le renouvellement de la sculpture pour l’emmener, loin du classicisme, vers plus d’instinct, d’expressionisme. Pourtant dès leur première  rencontre, le courant passe, et Rodin propose rapidement une maquette originale, en rupture avec l’académisme alors en vigueur. Le conseil municipal approuve le projet après un vote quasi unanime.
Les années passent, et les imprévus se multiplient. Le sculpteur gagne en notoriété grâce à Claude Monet, est très sollicité, bénéficie de nombreuses commandes et se disperse. Le maire perd son siège avant de le regagner plus tard mais la ville fait face à une épidémie de choléra en 1892 et la banque ou est déposé l’argent de la souscription pour le monument fait faillite !

Mais pendant ces 10 ans, le maire et le sculpteur se rencontrent régulièrement, déjeunent et développent une improbable complicité pour maintenir à flot ce qui est devenu leur projet commun. Parfois c’est Rodin qui fait le voyage et il bénéficie aussi de l’affection bienveillante de la femme d’Omer, Léontine.

Les longs voyages en train en solitaire du notaire Calais – Paris ou Paris -Calais permettent à l’auteur de nous faire partager ses pensées intimes au fur et à mesure que le train avance à travers une campagne pittoresque. Comment ne pas trouver sympathique les efforts d’Omer pour une cause qui, comme il le pressent, dépasse Calais pour s’inscrire dans l’histoire de l’art !

Auguste Rodin personnage romanesque

Au fil de ses visites, Omer découvre Rodin dans de nouveaux espaces, des ateliers plus grands, des domiciles plus bourgeois. Il croise Camille Claudel dans l’atelier, effectivement jamais mise en valeur par son professeur et amant. A l’occasion d’une ultime visite, nous faisons connaissance de Rainer Maria Rilke le poète qui a réussi à se faire embaucher comme secrétaire. Quand Michel Bernard se glisse dans la vie privée de Rodin, Rose Beuret, la compagne dévouée de Rodin aux préoccupations plus prosaïques qu’artistiques apparait.

C’est donc de l’intérieur, à travers  les yeux à la fois admiratifs et curieux du donneur d’ordre que 10 ans de vie du grand homme nous sont racontés. Une vie remplie d’art ou chaque œuvre est un combat exigeant contre l’immobilisme pour faire respecter la liberté de création.

Les Bourgeois de Calais : une écriture limpide

L’auteur a placé à la fin du roman une sélection des lettres échangées entre Auguste Rodin et Omer et Léontine Dewavrin entre 1884 et 1903 conservées au musée Rodin. Ces lettres émouvantes ont inspiré le roman mais visiblement l’auteur s’est appuyé aussi sur une vaste documentation pour reconstituer le Paris de l’époque. Non seulement, nous croisons un grand nombre d’œuvres de Rodin au fil des pages mais nous parcourons les rues rentrons dans les bistrots autour des ateliers de sculpture, prenons le train à la fin du 20 e siècle avec beaucoup de réalisme dans une ambiance nostalgique et poétique.

Comme lorsqu’il s’agit de mettre au point une sculpture, l’auteur prend son temps pour faire avancer son récit. Il décrit avec précisions les paysages vu du train, les rues, les sites avec simplicité par des phrases courtes mais pleines de couleurs. Le lecteur retrouve cette même élégance dans les descriptions sensibles du dialogue entre l’artiste et sa matière.

Ce ton tranquille donne le temps de bien connaitre les personnages et de découvrir leur humanité mais aussi d’admirer leur ténacité.

Michel Bernard produit un bel ouvrage à la hauteur du chef d’œuvre de la sculpture de portée mondiale dont il nous fait approfondir la connaissance.

En savoir plus :

  • Les Bourgeois de Calais de Michel Bernard, La Table ronde, août 2021, 192 p., 20 €
Bulles de Culture - Les rédacteur.rice.s invité.e.s

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.