Sur Bulles de Culture, art, cinéma, littérature, musique, spectacles, télévision... chaque jour, la culture sort de sa bulle.
L'ancien calendrier d'un amour critique avis livre

Critique / “L’ancien calendrier d’un amour” (2023) de Andreï Makine

Andreï Makine poursuit une œuvre teintée de souvenirs et empreinte de nostalgie, avec L’ancien calendrier d’un amour paru chez Grasset début janvier 2023. 198 pages suffisent à restituer les souvenirs d’un exilé russe. De 1913 en Crimée « dans une lenteur agréablement provinciale », à 1991 au cimetière de Nice « en surplomb de la mer », où nombre d’immigrés russes reposent, Valdas, « un vieil homme », livre au narrateur, sur un banc, des pans de sa vie mouvementée. La critique et l’avis sur le livre. 

Cet article vous est proposé par le chroniqueur Chris L.

L’ancien calendrier d’un amour : Un livre qui peut se dévorer en quelques heures

Le temps passe, la mémoire s’effiloche, mais certains souvenirs demeurent profondément ancrés au plus profond des individus, et encore plus certains amours défunts. Valdas Bataeff né à la veille du XXe siècle, en 1898, dans la Russie impériale, au sein d’une famille aristocratique, partage son temps, des années durant, entre Saint-Pétersbourg et « la belle villa Alizé » proche de la mer Noire, peu éloignée de la villa des Romanov. Entre un père âgé, avocat, souvent absent car très pris par son travail, et une jeune belle-mère férue de théâtre, Léra qui se révèle infidèle, le jeune adolescent est rêveur, s’imaginant tantôt poète ou militaire.

Cette année 1913 est celle de la découverte des jeux amoureux entre adultes, celle de « l’attirance des corps, le pouvoir de l’argent », et aussi celle des infidélités et trahisons, mais également et surtout celle de la rencontre avec Taïa. Cette jeune femme d’une vingtaine d’années, contrebandière de son état, se révèle protectrice pour le jeune homme grâce à un « carré de laine » lors d’un instant dangereux, juste le temps d’ « un éveil sensuel ? »,  de « l’apprentissage de la virilité ? ». N’ayant de cesse de la revoir, il s’échappe régulièrement par « le portillon au fond du jardin ». Les véritables retrouvailles ne se produiront que des années plus tard, dans des circonstances dramatiques, précédées par bien des péripéties dans un monde submergé par la grande guerre, une révolution, où règnent violences, barbaries, sang et larmes.

Engagé dans l’armée tsariste, blessé sur le front en Crimée, Valdas voit ressurgir L’ancien calendrier d’un amour, celui d’avant la Révolution, le calendrier julien supplanté en 1918 par le calendrier grégorien. Cet amour, le seul qui puisse marquer un individu jusqu’à la fin de ses jours, est celui partagé avec Taïa, devenue son infirmière, enfin recouvrée. Aussi démunis l’un que l’autre, toujours aux aguets, l’insouciante adolescence est désormais passée, laissant place à une passion partagée, dévorante, exacerbée face aux horreurs de la guerre civile et des incertitudes du lendemain.

un roman qui se révèle émouvant, dans un monde défunt

Autant d’évènements qui ayant frappé sans retenue une existence, conduisent à l’heure des bilans à ne retenir que les instants essentiels d’une vie, ce que réussit parfaitement Andreï Makine avec son personnage Valdas. Celui ci oscille entre mélancolie et nostalgie, entre une Crimée tant aimée pour sa douceur de vivre, et même lorsqu’elle est ravagée par la folie des hommes et surtout par le souvenir incandescent de Taïa. La vie continuera à Paris, faite de différents métiers, d’une nouvelle guerre et de ses affres, d’amitiés et d’amours parfois trahis, de déceptions. Et il lui faut se faire accepter dans ce nouveau pays, s’intégrer, essayer de se créer un cadre familial, autant de taches pour survivre, échapper à la misère, et oublier le passé sauf L’ancien calendrier d’un amour qui véhicule le souvenir de Taïa, sa plus belle rencontre, son amour éternel.

Comme à son habitude, Andreï Makine, avec sobriété, concision, déroule un roman qui se révèle émouvant, dans un monde défunt, à jamais révolu, celui de la Russie tsariste, aux personnages bien campés, tout au moins pour les principaux. En peu de pages, le lecteur est immergé dans le monde de Valdas, attachant, brinquebalé d’un événement à un autre, d’une rencontre à une autre. Une vie banale, pas tant que cela en réalité, soumise à la dureté d’évènements historiques, restituée par une plume alerte, poétique, précise. L’essentiel, juste ce qui est nécessaire, est évoqué. Ainsi quelques jours heureux vécus revêtent beaucoup plus d’importance que toute une vie écoulée, ce que marque la construction parfaite du livre dont les deux tiers sont consacrés à la période vécue hors de France. Il n’y a aucune nécessité à ce que ce roman eut été plus long, au risque de nuire à son charme et son efficacité. Un livre qui peut se dévorer en quelques heures, mais surtout par une lecture plus lente, par séquences, à voix haute par instant, pour mieux apprécier la beauté de la prose travaillée, classique et envoutante de L’ancien calendrier d’un amour.

En savoir plus :

  • L’ancien calendrier d’un amour, Andreï Makine, Grasset, janvier 2023, 198 pages, 19,50 euros
Bulles de Culture - Les rédacteur.rice.s invité.e.s
Les derniers articles par Bulles de Culture - Les rédacteur.rice.s invité.e.s (tout voir)

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.