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Critique / « La femme à la jupe violette » (2022) de Natsuko Imamura

Habituée des récompenses littéraires, Natsuko Imamura, la quarantaine, a obtenu le prestigieux prix Akutagawa, du nom du célèbre auteur qui attenta à sa vie, pour La femme à la jupe violette en 2019, paru au Mercure de France en avril 2022. Pour son premier livre édité en France, elle offre une histoire singulière, contée à la première personne par la femme au cardigan jaune qui observe, espionne, La femme à la jupe violette, à son total insu. La critique et l’avis du livre La femme à la jupe violette.

Cet article vous est proposé par le chroniqueur Chris L.

La femme à la jupe violette : la vie de deux femmes peu banales

Le lecteur entre par effraction dans la vie de ces deux femmes peu banales. L’une intrusive, voyeuse, veut influer sur la vie de l’autre, la femme à la jupe violette, et en faire son amie. La narratrice est inquiétante, voulant tout savoir de cette inconnue, ce qu’elle fait, quels sont ses loisirs, où elle habite. Elle découvre rapidement ses habitudes dans un jardin public sur son banc fétiche où elle dévore sa pâtisserie préférée entourée d’enfants qui essaient désespérément de capter son attention. Ce sont également de longues filatures entre le supermarché et son domicile, ou dans les bus. Il lui faut être au fait de tout, maîtriser autant que possible son emploi du temps allant jusqu’à être au courant de manière exacte des moments où La femme à la jupe violette travaille, ceux où elle chôme.

Aucun contact n’est établi entre ces étranges personnages. Et pourtant tout est organisé, maîtrisé, allant jusqu’à vouloir l’aider à postuler à un emploi défini, dans l’entreprise où elle même est employée. Et elle interfère directement sur la vie de sa cible dans la plus grande discrétion.  Elle veut l’aider à améliorer son aspect physique, la rendre moins négligée et insipide. Finalement ces deux femmes sont aussi inquiétantes l’une que l’autre, tant leurs comportements sont anormaux, fuyante, pour l’une, importune pour l’autre toujours dans l’ombre. La traque est lancée, les interrogations vont bon train dans l’esprit du lecteur ; se connaissent-elles, la femme au cardigan jaune est elle saine d’esprit, pourquoi La femme à la jupe violette se veut-elle si transparente, qu’a t-elle à se reprocher ? La seule chose qui s’impose, c’est que la narratrice est obsédée par une idée fixe, celle d’entrer dans l’intimité de La femme à la jupe violette, si insaisissable, si asociale, rompue à ses routines immuables.

Une longue nouvelle

Au risque d’en rompre tout le charme, inutile d’en dévoiler plus sur ce court roman, de seulement 110 pages de lecture, une longue nouvelle en réalité telle que Akutagawa aimait en écrire. À coté de ces protagonistes atypiques, le monde du travail dans un hôtel est parfaitement décrypté, avec ses rivalités, ses petites jalousies, ses mensonges, l’emprise managériale. Le rythme demeure soutenu, vif, et le lecteur va de surprise en surprise dans un climat toujours si singulier et si surprenant par instants. Il attend toujours de découvrir ce que veut précisément la femme au cardigan jaune à l’égard de La femme à la jupe violette. Deux mondes qui cohabitent sans se rencontrer jusqu’au jour où des changements radicaux se produisent. L’une s’enfonce dans son univers monomaniaque alors que l’autre se transforme, s’ouvre au monde, devient « plus potelée » et « en meilleure santé ». D’une plume affirmée, pleine de tension psychologique, Natsuko Imamura, s’amuse à faire progresser son intrigue. Sas principales victimes sont avant tout ses lecteurs qui se laissent prendre avec plaisir à ses manipulations, ses rebondissements.

Au final La femme à la jupe violette se révèle très différent de ce qui pouvait être attendu. Un petit livre qui ne s’oublie pas, avec un dénouement à cascades imprévisibles. Rempli d’humour noir, de situations cocasses, il peut s’avérer déroutant pour certains mais si conforme à un certain esprit japonais. Par sa concision et son univers propre il est de la lignée des romans de la célèbre Yôko Ogawa. La traduction de Mathilde Tamae-Bouhon d’une grande fluidité, d’une grande justesse, restitue avec précision les tempéraments angoissants, délirants, influenceurs, magouilleurs des principaux acteurs de cette extravagante narration. Incontestablement l’héroïne du roman est la femme au cardigan jaune avec son esprit d’inquisition, obsessionnel, teinté d’un grand de folie. Au jeu du qui perd gagne, elle est comme La femme à la jupe violette une des grandes triomphatrices, dans des termes bien différents, de ces jeux pervers qui s’exercent au fil des pages. Un petit opus qui laisse un souvenir prégnant, mais qui pourrait rebuter certains lecteurs, non réceptifs à son charme vénéneux et décalé. Une belle découverte en dehors des sentiers battus.

En savoir plus :

  • La femme à la jupe violette, Natsuko Imamura, Mercure de France, avril 2022, 128 pages, 15,80 euros
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