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Critique / « La Delector » (2022) de François Vallejo

Entre un modèle et le peintre s’échangent souvent plus que des regards et l’histoire de l’art révèle de nombreux exemples de rapprochements plus intimes. Pourtant, Lydia Delectorskaya, baptisée la Delector par le romancier, n’arrive pas en 1932 comme modèle dans la famille Matisse à Nice mais plutôt comme une aide pour de petits travaux. Elle a vingt-deux ans, le peintre soixante-deux ans. Les bibliographies d’Henri Matisse mentionnent à peine son existence. Tout au plus, il est signalé sa proximité avec Matisse à la fin de sa vie en 1954 à quatre-vingt-quatre ans. Elles évoquent un dernier portrait d’elle la veille de la mort du peintre. Toutes informent du divorce de Matisse amorcé en 1939 avec sa femme Amélie. En général, elles ne font pas le rapprochement avec la Delector. La critique et l’avis sur le livre La Delector de François Vallejo. 

Cet article vous est proposé par le chroniqueur Gilles M.

Profil bas mais influence haute

La jeune Russe, arrivée de sa Sibérie natale, pauvre et orpheline est engagée pour six mois. Sa mission : aider le peintre à réaliser des découpages de papier pour la mise au point du tableau « La danse» commandé par le docteur Barnes. Elle se montre une «petite main» effacée, discrète mais efficace et courageuse. Quand Madame Matisse rencontre des problèmes de recrutement pour sa domesticité, elle est rappelée comme garde malade et dame de compagnie.

Premier portrait de Matisse de la Delector en 1935.D’autres suivront dont «grand nu couché» L’auteur imagine cette première séance de pose et la raconte avec force détails imaginant même les regards entre l’artiste et son modèle. Reste un témoignage incontestable de ces face à face : les tableaux. L’auteur déchiffre à travers eux avec gourmandise l’évolution de la relation. L’entourage de Matisse juge pour sa part qu’il bénéficie d’une nouvelle ardeur juvénile.

Les années passent, Henri ou Amélie tombent parfois malades, déménagent et La Delector est toujours la facilitant l’intendance et la logistique au point que, en 1939, Amélie Matisse en prenne ombrage «c’est elle ou c’est moi»

Chacun commence à vivre dans son coin après la tempête familiale provoquée par l’intransigeante et autoritaire Madame Matisse. Mais une autre guerre, mondiale celle-ci, arrive. Ce sera elle, la Delector, qui accompagnera le peintre pendant les épreuves.

A la mort du maitre en 1954, elle a quarante-quatre ans. Il lui reste quelques tableaux dont elle fera don aux musées. Elle gagnera sa vie en tant que traductrice de russe et restera fidèle à Matisse jusqu’à sa mort. Autrice de deux livres sur le peintre, elle restera muette quant à la vraie nature de sa relation avec le maître.

L’auteur caché dans l’armoire

L’auteur nous fait vivre le quotidien des protagonistes. Le lecteur a parfois l’impression qu’il partage leur quotidien comme un personnage d’une pièce de Feydeau caché dans une armoire. Un spectateur attentif qui, loin de rester muet, nous ferait partager ses réflexions et ses hypothèses. Il existe de nombreuses sources biographiques et, bien sûr,  les tableaux où on identifie facilement les modèles. François Vallejo s’inspire de ces ouvrages, les questionnent, cherchent à voir ce qui qui est signifié entre les lignes. Assurant d’avoir bien écrit un roman, il virevolte autour de ces deux êtres associés dans l’art comme dans la vie. Il imagine des scénarios, remplit les blancs et les silences, car jamais il n’y a eu de certitude sur la nature de leur relation.

Les toiles racontent aussi la relation

En plus d’être le témoin d’une relation intrigante, le lecteur se promène dans un musée vivant en découvrant les créations du peintre et particulièrement celles que sa muse lui a inspirées.

Nous partageons l’évolution des techniques. Nous approfondissons la genèse de quelques œuvres : la version définitive de la Danse pour le docteur Barnes, Le Grand nu couché, Nymphe dans la forêt, Le chant…

Il est intéressant d’enrichir sa propre lecture en se rapportant aux représentations des tableaux facilement disponibles sur Internet.

C’est là un des plaisirs de ce livre qui en apportent beaucoup. A mi-chemin entre essai, roman et biographie, sa lecture est très agréable.

L’’auteur stimule notre curiosité. Nous l’accompagnons dans ces hypothèses, il sait nous captiver tout en nous rappelant combien l’œuvre de Matisse est géniale.

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