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L'ornithologue film réalisateur photo
© Epicentre Films

Interview Fema La Rochelle / João Pedro Rodrigues à propos de son film « L’Ornithologue »

Dans le cadre du Festival Fema de la Rochelle, voici un entretien réalisé avec João Pedro Rodrigues à propos de son film L’Ornithologue (2015) qui permet d’entrevoir sa perception du monde et sa manière de le refléter avec ses problématiques dans son cinéma toujours florissant.

Cet article vous est proposé par le chroniqueur Cédric Lépine.

Le cinéma portugais était à l’honneur du festival La Rochelle Cinéma avec toute une rétrospective qui lui était consacrée sous l’intitulé « Une histoire du cinéma portugais ». Ainsi, en 26 films, cette histoire singulière est retracée de Lisbonne, chronique anecdotique réalisé par José Leitão de Barros en 1930 au dernier film en date de João Pedro Rodrigues présenté pour la première fois à la Quinzaine des Réalisateurs du festival de Cannes 2022 : Feu follet.

La programmation témoigne de la diversité des expressions cinématographiques et la mise en valeur de ses cinéastes incontournables : Manoel de Oliveira, João Pedro Rodrigues, Pedro Costa, Miguel Gomes, João César Monteiro, João Nicolau, Teresa Villaverde, Marie de Medeiros… pour n’en citer que quelques-un.es.

L'ornithologue film paul hamy
© Epicentre Films

João Pedro Rodrigues : « Enfant, je voulais être ornithologue« 

Cédric Lépine : Vous vous êtes intéressé à l’ornithologie avant de commencer à réaliser des films : comment êtes-vous passé de l’observation du monde animal à celui du monde humain ?
João Pedro Rodrigues :
Enfant, je voulais être ornithologue et quand j’avais 8 ans, mon père m’avait acheté une paire de jumelles. J’ai fait des études de biologie à la fac avant d’étudier le cinéma. Mon regard sur les êtres humains est peut-être le même que celui que je pose sur les animaux. Il me semble qu’il y a en moi ce regard scientifique qui consiste à observer les acteurs de l’extérieur. C’est d’ailleurs très présent dans mon film.

Aujourd’hui encore, je voyage avec mes jumelles pour observer les oiseaux et les animaux. Quand j’étais enfant, je découpais le monde : avec les jumelles, on découpe le réel, on s’en rapproche. C’est la même chose avec le cinéma puisqu’il s’agit de choisir, découper en morceaux les plans pour ensuite les mettre ensemble au montage afin de raconter une histoire. Je me suis toujours intéressé à l’animalité en l’homme et à cette frontière entre animalité/humanité, rationalité/irrationnalité. En ce sens, le désir a toujours traversé mes films.

C.L. : Peut-on supposer que vous êtes l’ornithologue du titre, d’autant plus que vous apparaissez dans le film sous les traits dudit personnage éponyme ?

J. P. R. : Je pense que je suis tous les personnages à la fois de mes films d’un point de vue fictionnel. Je ne cherche pas à faire de la thérapie avec mes films. Il s’agit de fictions même si souvent ils vont dans une direction documentaire. Lors de son procès, Flaubert a déclaré « Bovary c’est moi ! » : je pourrais dire exactement la même chose de tous mes personnages. On peut voir à travers eux ma manière d’observer le monde.

L'ornithologue film photo
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C.L. : L’Ornithologue évoque l’érotisme qui parcourt les œuvres religieuses des artistes de la Renaissance, en peinture comme en sculpture, qu’il s’agisse de Michel-Ange et de ses contemporains.

J. P. R. : J’ai davantage appris à faire des films en regardant la peinture qu’en regardant des films, même si je m’intéresse beaucoup au cinéma. La peinture est en effet arrivée plus tôt dans ma vie que le cinéma. J’aime beaucoup cette idée qu’un tableau puisse raconter toute l’histoire d’un saint, résumée dans une image iconique, celle de la martyrologie qui leur fait atteindre la transcendance. Je crois que se joue là aussi les limites de l’humanité. Cet érotisme des peintures religieuses se trouve également dans les écrits autour des descriptions très physiques des vies des saints. Il n’y avait pas nécessairement de volonté transgressive de la part des peintres, même si certains tableaux du Caravage ont pu être interdits parce qu’il avait utilisé des modèles humains de la vie courante pour représenter des saints.

C.L. : À cet égard, L’Ornithologue peut-il être considéré comme un moyen de libérer le tabou de l’homosexualité au sein de la religion catholique ?

J. P. R. : Ce serait assez prétentieux de vouloir faire une telle révolution. C’est avant tout un sujet qui m’intéresse parce qu’il est très proche de moi. Je cherche plutôt à combler cette absence de témoignages des artistes à l’égard de leurs représentations religieuses. Je sens en même temps qu’il y a une évidence à l’intérieur de l’œuvre qui pourrait être beaucoup plus puissante que le discours que les artistes auraient pu en faire.

C.L. : Votre film est traversé par l’idée de prendre le corps de l’autre, qu’il s’agisse de vous en tant que cinéaste vis-à-vis de vos acteurs, qu’à l’intérieur du récit même où les personnages ne cessent de prendre le corps de l’autre.

J. P. R. : Je pense qu’il y a toujours dans mes films cette idée de changement de corps, d’une métamorphose avec un corps qui se transforme au fur et à mesure que le film évolue. Dans L’Ornithologue j’ai voulu aller un peu plus loin en remplaçant le corps d’un acteur par un autre. Il y avait pour moi l’idée de me mettre en scène et d’une certaine façon de me dévoiler, prendre des risques car je n’aime pas me voir. J’aime les difficultés, c’est pourquoi mes films sont assez différents les uns des autres. J’aime remettre en question le fait de faire des films.

C.L. : De la même manière que votre scénario conduit à faire perdre progressivement tous les repères de votre personnage principal, souhaitiez-vous qu’il en soit de même pour le public afin de faire émerger en lui un nouveau regard ?

J. P. R. : Mon idée est avant tout de le surprendre car je prends moi-même beaucoup de plaisir en tant que spectateur lorsqu’un film me surprend. En même temps, cette surprise doit faire sens car l’on suit un personnage selon un récit assez linéaire et finalement l’histoire est de ce point de vue classique. Il s’agit en effet d’une histoire de survie. Le rapport entre l’homme et la nature rappelle ce qui se déroule dans un western, puisqu’il doit surpasser ce que la nature lui impose comme épreuve. Le film s’éloigne d’un premier aspect de documentaire de nature pour aller davantage vers la fable. J’essaie que ce glissement soit le plus réaliste possible.

« Je souhaite partager mon film avec le plus grand nombre en parlant de lui comme un western« 

C.L. : Le film ressemble aussi à un conte de fée, avec ce voyage initiatique d’un personnage abandonné dans la forêt destiné à renaître sous une nouvelle identité après diverses épreuves.

J. P. R. : Oui, c’est un peu l’histoire de ce couple (amoureux ou lié par la camaraderie) qui se réunit à la fin qui rappelle la phrase finale du Pickpocket de Robert Bresson : « Oh, Jeanne, pour aller jusqu’à toi, quel drôle de chemin il m’a fallu prendre. » C’est pourquoi il y a à la fin cette chanson qui parle d’une histoire d’amour qui consiste à la fois à être ensemble et en même temps séparé.

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© Epicentre Films

C.L. : Dans une scène, la caméra épouse le regard d’un oiseau qui aperçoit le personnage éponyme sous vos traits : d’où vient cette envie de montrer ce regard animal capable d’apercevoir une réalité différente ?

J. P. R. : Cela vient de mon enfance où je me demandais ce que les oiseaux pouvaient voir alors que je les regardais moi-même avec mes jumelles. On retourne avec cette scène d’ailleurs dans l’univers de la fable. En outre, ce dispositif retrouve le code de la fiction. Qu’est-ce que cet oiseau voit quand il me regarde en cet instant ? C’est là un mystère insondable que je cherche aussi à saisir.

C. L. : Ce qui vous anime dans le cinéma, est-ce plutôt le fait de se rapprocher du mystère ou d’aller interroger la puissance érotique du sacré profane  ?
J. P. R. :
C’est assurément les deux. Je sais que je ne comprends pas tout et j’essaie d’observer le monde autour de moi dans mes films afin d’y trouver un peu plus de sens pour moi et pour les autres. Je crois beaucoup à cette idée que le cinéma est fait pour être vu. Je n’oublie pas que le cinéma lorsqu’il a été inventé était un spectacle de foire populaire. Je souhaite partager mon film avec le plus grand nombre en parlant de lui comme un western. J’essaie de ne pas trop théoriser. Souvent, les films américains des années 1940-50 réussissent à la fois à être très profonds tout en étant peu théoriques : tel est aussi mon désir de cinéma.

[CRITIQUE] « L’Ornithologue » (2017) : Paul Hamy à l’état sauvage

En savoir plus :

  • Disponible en DVD/Blu-ray chez Epicentre à partir du 23/05/2017
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