enfr

Critique / « Putzi » (2020) de Thomas Snegaroff

Thomas Snegaroff, historien, spécialiste des États-Unis, bien connu des plateaux télés, vient de consacrer chez Gallimard un livre à Ernst Hanfstaengl, sous le titre Putzi. Ni véritable biographie, ni roman, ce texte s’affranchit de toute chronologie, décrivant également les conditions de rédaction de cette longue recherche historique. La critique et l’avis sur le livre.

Cet article vous est proposé par un rédacteur-invité, le chroniqueur Chris L..

Putzi, pianiste attitré d’Adolf Hitler

Putzi qui signifie petit bonhomme, est le nom dont a été affublé Ernst par l’un de ses serviteurs dès ses premières années. Devenu adulte, bien qu’il mesurât deux mètres, la dénomination lui resta. Il ne s’agit là que de l’un des nombreux paradoxes qui traversèrent sa vie.

Né en 1887, dans une famille de la haute bourgeoisie munichoise, tournée vers le monde des arts picturaux et musicaux, Ernst a un père allemand, riche marchand d’art, et une mère américaine. Entre un grand-père paternel qui fit les portraits de célébrités comme Wagner ou Liszt, et un grand-père maternel, général et l’un des porteurs du cercueil de Lincoln, Ernst, son frère et sa sœur, sont des privilégiés.

Plus intéressé par la musique, et particulièrement par le piano, que les études, cela fera de lui le pianiste attitré d’Adolf Hitler. Tous les deux sont fous à lier par leur passion dévorante pour Wagner, rendant Putzi incontournable dans l’environnement du futur chancelier.

Un séducteur virevoltant et infidèle

Parti poursuivre des études à Harvard, il en sort diplômé en 1909 et reprend la filiale américaine de l’entreprise familiale à New-York, d’où il suit le premier conflit mondial et fait la connaissance de Theodore Roosevelt Jr.

Son retour à Munich en 1922 lui fait découvrir un pays en pleine désagrégation soumis à de violentes tensions. Par un concours de circonstances, il assiste à une intervention d’Hitler dans une brasserie et c’est le coup de foudre. Putzi est subjugué par les convictions et la force oratoire de cet homme insignifiant. Il fait partager cette découverte à sa femme, une américaine qu’il n’a jamais aimée, Putzi étant avant tout un séducteur virevoltant et infidèle.

Entiché d’Hitler, il lui présente toutes les grandes familles bavaroises qui le soutiendront financièrement, en temps utile. Devenu un véritable ami, Putzi et sa famille ouvrent leurs portes au putschiste recherché, aident au financement du journal du parti national socialiste et au premier tome de Mein Kampf et en font le parrain d’Egon, le fils de Putzi.

Une écriture vive, fluide

L’ascension est rapide dans la nébuleuse nazie mais plus brutale sera la chute. Le déclic est lié à la nuit des Longs Couteaux, en 1934, alors que Putzi est à Harvard pour fêter les 25 ans de sa classe de 1909. De retour, des doutes, des peurs l’envahissent, d’autant plus qu’il n’a plus aucun accès à Hitler. Aussi lorsqu’une mission lui est confiée en 1937 par le dictateur, pour aller en Espagne, il se précipite et tombe dans un traquenard sordide, ou blague de mauvais goût, qui le décide à fuir.

Prisons anglaises, canadiennes, collaboration avec Franklin D. Roosevelt depuis un lieu isolé,  se succèdent avant un retour dans les geôles britanniques. Dénazifié, Putzi termine sa vie en Bavière où il meurt en 1975 à 88 ans.

Compagnon des premières heures d’Hitler, sa disgrâce et sa fuite ont permis à Putzi d’avoir la vie sauve. Un personnage ambigu, fantasque et courtisan, toujours à contre temps, avec des convictions fascistes très fortes, qui ne laisse qu’une infime trace dans l’Histoire alors qu’il voulait la marquer de manière indélébile. Se comportant comme un véritable amoureux éconduit, Putzi a succombé au charme vénéneux d’un orateur dérangé.

Une écriture vive, fluide, qui permet de diluer un texte très dense, riche en informations, résultat d’une analyse fouillée d’une documentation abondante. Thomas Snégaroff réussit un ouvrage maîtrisé, teinté de ses réflexions et qui s’insinue dans les pensées de Putzi. Au fil des pages, de grands noms de l’Histoire et de la culture sont croisés, contrebalançant avantageusement avec la société nazie. Une entrée en littérature réussie qui demande à être confirmée.

En savoir plus :

  • Putzi, Thomas Snégaroff , Gallimard, collection Blanche, octobre 2020, 352 p., 22 €, numérique 15,99 €.
Bulles de Culture - Les rédacteur.rice.s invité.e.s

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.