enfr
Informations

Critique / « La fille qu’on appelle » (2021) de Tanguy Viel

Fidèle aux Éditions de Minuit, depuis son entrée en littérature en 1998, Tanguy Viel aime les intrigues complexes qui se dévoilent progressivement, qui fleurent souvent le roman policier, avec une écriture ciselée, très cinématographique. Avec La fille qu’on appelle, le lecteur retrouve la distanciation de l’auteur par rapport aux évènements. Comme souvent des personnages peu favorisés affrontent des profiteurs, sans scrupules, issus d’une société privilégiée. L’avis et la critique du livre. 

Cet article vous est proposé par le chroniqueur Chris L..

« Tanguy Viel ne juge pas, il restitue des faits, une histoire« 

Dans une petite ville balnéaire de Bretagne, son maire Quentin Le Bars dont la rumeur en fait un futur ministre, accepte d’aider son chauffeur Max, ancienne gloire de la boxe, à trouver un logement pour Laura, sa fille, qu’il gère du mieux qu’il peut depuis la rupture avec sa femme, il y a sept ans. Subjugué par la beauté de la jeune femme de vingt ans, l’homme de pouvoir, quarante huit ans, légèrement ventripotent, fat, imbu de lui même, condescendant, tente de la séduire sans finesse. En dernier recours il sollicite les services de « l’homme au costume blanc », Franck Bellec, ancien manager de Max, gérant du Casino de la ville avec sa sœur Hélène. Celle ci fut la compagne du boxeur au temps de sa gloire. Elle l’aida à dilapider allègrement l’argent durement acquis. Avec ces cinq personnages le casting de La fille qu’on appelle est au complet. Oppositions, soumissions, confrontations, régissent toutes les relations entre ces personnages. Qu’ils soient dominés ou dominants, d’horizons sociaux très différents, les rapports de force exercés sont multiples, en fonction de la situation sociale, de l’argent, de l’image médiatique, de la beauté physique.

Au commissariat de police, Laura raconte son histoire et répond aux questions de deux policiers, médusés, déconcertés, éberlués. Quelques années de mannequinat, quelques photos sexy recouvrant les murs de sa ville, d’autres très dénudées dans des revues spécialisées, laissent des traces inoubliables dans de nombreuses mémoires, ouvrant peu de perspectives professionnelles. À cela s’ajoutent quelques mensonges distillés par la jeune femme pour enjoliver la réalité. Pour se relancer dans la vie en toute indépendance, cela passe par un logement, sous les toits, au dessus du bar du casino, avec un emploi d’entraineuse aux yeux de Laura, d’hôtesse selon Franck. Quoiqu’il en soit, elle devient la fille qu’on appelle, comme le fait régulièrement Monsieur le maire, pendant que son chauffeur attend son retour. Aux yeux de Max, rien de plus naturel que ces visites au Neptune, véritable succursale de la mairie où tous les décideurs, hommes d’affaires se rencontrent, négocient. Obnubilé par sa remontée sur les rings, Max limite sa réflexion à ses coups droits, ses esquives, son entrainement, ce qui définit un univers très étroit. Pour lui faire appréhender la réalité, Hélène l’aiguille avec rage.

Notre avis sur La fille qu’on appelle ?

Comme toujours, Tanguy Viel ne juge pas, il restitue des faits, une histoire. En plongeant dans les pensées individuelles de chaque protagoniste, La fille qu’on appelle se densifie, de la complexité s’installe. Les multiples face à face, souvent sournois, malveillants, s’égrènent au fil des pages. Tout est trouble dans les relations établies entre les différents protagonistes. Une profonde ambiguïté se dégage. Les pouvoirs politiques, économiques, judiciaires, médiatiques, sont présents au cœur de l’intrigue qui se conclut par un final explosif d’où émerge enfin une relation père-fille, mais à quel prix !

Tanguy Viel dresse un constat amer sur la situation de personnes vulnérables, régulièrement manipulées par des individus malfaisants, malintentionnés, mais ayant la chance d’être mieux nés. Inexorablement les victimes sont broyées, rarement entendues. Les scènes, toujours bien léchées, très visuelles, donnent à la La fille qu’on appelle, beaucoup d’intensité et de réalisme. La violence psychologique, insidieuse, se révèle tout aussi dévastatrice que la violence physique. Tanguy Viel continue de décrire, sans mot inutile, avec humour et de belles métaphores, des situations qui sont de véritables scènes de vie du quotidien. Un œuvre exigeante qui s’enrichit d’un nouvel excellent roman.

En savoir plus :

Bulles de Culture - Les rédacteur.rice.s invité.e.s

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.