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Critique / « Jetez-moi aux chiens » (2021) de Patrick McGuinness

Dernière mise à jour : mars 23rd, 2022 at 09:31

Partagé entre travaux académiques et poésie, Patrick McGuinness, enseignant à l’université d’Oxford, trouve le temps de produire quelques rares romans. Après Les Cent derniers jours en 2013, vient de paraître en format poche son second roman Jetez-moi aux chiens chez 10/18 après l’édition initiale chez Grasset. La critique et l’avis sur le livre. 

Cet article vous est proposé par le chroniqueur Chris L.

Jetez-moi aux chiens : absolument pas un roman policier

La Roumanie en 1989 servait de cadre à son premier opus durant les trois derniers mois du règne Ceauşescu. Avec Jetez-moi aux chiens, c’est l’Angleterre qui est auscultée, à deux époques, dans ses dérives, ses travers. Ce sont plus particulièrement les milieux de l’information et de l’enseignement privé, réservoir des élites futures, qui sont disséqués.

Pour développer ces analyses critiques, le livre s’appuie sur la recherche de l’assassin de Zelie Dyer, une jeune femme, au sud de Londres, dans une ville portuaire. Un fait divers de 2010 a inspiré cette fiction, où un professeur en retraite fut accusé « du meurtre aux sacs- poubelle » d’une jeune femme. Il ne s’agit absolument pas d’un roman policier que le quatrième de couverture laisse présager. Les passionnés du genre risquent d’être déçus, car c’est de rapports humains, de psychologie, de morale, de perversion, de dictature de l’information dont il est question. Jetez-moi aux chiens relève du rayon littérature en librairie, ce que certains professionnels ont fait, et non de celui du rayon policier où il demeure implanté très souvent.

Le narrateur, Ander, et son collègue Gary, mènent l’enquête

Le narrateur, Ander, et son collègue Gary, mènent l’enquête, et échangent beaucoup, l’un convaincu de la culpabilité de M.Wolphram, soixante-huit ans, professeur d’anglais à la retraite, l’autre de son innocence. Durant ses années d’internat à Chapelton College, entre un pont et un zoo, Ander a croisé le suspect dans les années 1980. Tressant avec finesse souvenirs et présent, Ander fait revivre les moments difficiles qu’il a traversé, les failles et les doutes qui l’ont agité, alternant avec le présent et le déferlement médiatique qui s’abat sur un coupable tout désigné.

Voisin de la victime, célibataire endurci, réservé, amoureux de musique classique et de lecture, cultivé, il continue de dénoter, éloigné de la meute comme il l’a toujours été. Marginalisé, M.Wolphram sait que nombre de ses élèves ont également subi une exclusion, au motif qu’ils étaient boursiers, portaient un nom irlandais, parlaient gallois, étaient élevés dans une culture étrangère comme Ander.

Inutile de crier Jetez-moi aux chiens, ces élèves étaient des victimes toutes désignées pour subir humiliations, pressions psychologiques, caresses suspectes de certains professeurs. L’acte qui hante encore Ander, et auquel M.Wolphram fut associé, est demeuré impuni. Ces agissements dégradants, dévoyés, se perpétuent de père en fils, à l’ombre de murs épais, véritable passage obligé à la pérennité des classes sociales dominantes.

Un tableau sombre mais réaliste des comportements humains

Une fois arrêté, M.Wolphram, humble, calme, voit sa vie déchiquetée, jetée à l’opprobre du public, sous la plume mensongère, agressive, de certains journaleux de tabloïds et journalistes d’une presse respectable. La violence de l’accusation s’appuie sur des on-dit, des témoignages fallacieux de personnes qui ont connu ou croisé le suspect-accusé, récemment ou il y a bien longtemps, dans son enfance ou ses années de professorat.

Les méthodes de Lynne Forester, surnommée Mad Lynne, échotière sans scrupules, vont jusqu’à rémunérer certains interviewés. Elle a créé « un monstre idéal », aux mœurs condamnables, sans aucune preuve tangible. La justice est exercée à charge, la présomption d’innocence n’existe pas. Seule son ambition guide ses actes. Tous les angles d’attaque sont autorisés, y compris les plus indécents, auxquels se mêlent chaînes d’infos en continu et réseaux sociaux.

M.Wolphram, non conforme, tiré à quatre épingles, sans avoir besoin de tonitruer Jetez-moi aux chiens est déjà devenu le « Loup de Chapelton », un odieux assassin. Qu’il soit finalement innocent ou réellement coupable, peu importe, sa vie jetée en pâture demeurera étalée à jamais, déformée, inventée pour partie. Des séquelles indélébiles demeureront, comme celles qui ont marqué nombre de collégiens à Chapelton vingt ans plus tôt.

Patrick McGuinness dresse tableau sombre mais réaliste de comportements humains qui peuvent détruire des vies. Lui, qui était élève lorsqu’un de ses professeurs connut le sort de M.Wolphram, était le mieux placé pour mettre en exergue les dérives d’une société obsédée par la transparence et l’instantanéité de l’information, et l’opacité des méthodes d’enseignement  qui perdurent à travers les âges.

Jetez-moi aux chiens, marqué par les fantômes de l’adolescence, est un livre un brin nostalgique, empreint de douceur. Face aux turpitudes de l’Angleterre, des personnages excentriques, comme Marieke la nièce d’Ander, Mme Snow ou M.Wolphram assument leurs différences. Un roman de belle facture, porté par une plume subtile et une excellente traduction de Karine Lalechère.

En savoir plus :

  • Jetez-moi aux chiens, Patrick McGuinness, Grasset, janvier 2020, 384 pages, 23 euros, 10/18, janvier 2022, 384 pages, 8,50 euros
  • Les Cent derniers jours, Patrick McGuinness, Grasset, septembre 2013, 496 pages, 22 euros, Le livre de poche, octobre 2014, 504 pages, 8,90 euros
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