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Retour de service John le Carré couverture livre

Critique / « Retour de service » (2020) de John le Carré

Dernière mise à jour article : 17 juin 2020 à 14:40

John le Carré a eu 88 ans en octobre 2019. Pour ses plus anciens et fidèles lecteurs, il est comme un  grand-père malicieux dont ils auraient fait connaissance en découvrant en 1964 L’Espion qui venait du froid. Tous gardent le souvenir d’un roman d’espionnage psychologique bien éloigné des James Bond de l’époque mais décrivant avec acuité la manipulation et la déchéance au cœur  d’un microcosme d’espions pendant la Guerre froide. L’auteur a sorti le 28 mai 2020 son dernier roman, Retour de service (Agent Running in the Field). Critique et avis livre. 

Cet article vous est proposé par un rédacteur-invité, le chroniqueur Gilles M..

Synopsis :

Nat, salarié des services de renseignements britanniques, après des séjours  dans plusieurs grandes capitales, est de retour à Londres ou il retrouve son épouse Prudence.  Il rejoint  le siège de son organisation caractérisée par le jeu des ambitions personnelles, la complexité et la lourdeur des prises de décisions et les compétitions entre services. Ayant atteint la cinquantaine, conscient que  son propre désenchantement s’ajoute à la déliquescence générale, il comprend que son avenir d’agent de terrain est  incertain. Mais avec la menace jamais complétement endormie venue de Moscou, ses supérieurs  lui proposent  une dernière mission : diriger le Refuge, une sous-station du département Russie où travaille surtout quelques vieux espions désabusés…

John le Carré n’a fait qu’un bref séjour au MI5 (le Security Service, chargé de la sécurité intérieure du pays) puis au MI6 (le Secret Intelligence Service, service de renseignement extérieur) dans les années 1950-60,  mais de cette expérience, il a tiré à ce jour 25 romans. Se caractérisant avec du recul comme un espion médiocre, il aime raconter qu’il a été attiré par ce métier en raison  de son développement d’expertises personnelles, comme dissimuler et tromper, acquises pendant une enfance difficile. « Understatement » très britannique, regard humoristique sur soi et ses explications sur sa vocation nous le rendent immédiatement sympathique. C’est aussi un début d’explications  sur ce qui anime ses héros récurrents : agents simples, doubles ou triples.

Retour de service : une histoire subtile

Le titre du livre Retour de service fait allusion à la fois à la pratique du badminton — un sport dont le personnage principal, Nat, est fan — et au vécu professionnel du perosnnage. C’est une transposition astucieuse en français du titre anglais Agent Running in the Field. Le romancier se sert des qualités pour réussir au badminton (réflexes, patience, stratégie et réactivité) comme d’une métaphore des pratiques du renseignement. Car les deux activités supposent des temps d’observation, d’attente, de ruses, de pièges et des retournements de situation spectaculaires.

La subtilité caractérise aussi le personnage de Nat. L’auteur nous montre que grâce à son expérience, à sa connaissance des langues, il est capable de voir au-delà des apparences et de déjouer les manœuvres. Son aura sera encore grandie à la fin du livre quand le lecteur découvrira comment il arbitrera entre éthique personnelle et fidélité à sa profession.

Un engagement politique

John le Carré profite de Retour de service pour écrire tout le mal qu’il pense du Brexit. Ses diatribes incluent aussi  Trump, accusé de chercher à détruire l’unité européenne et de faire ainsi le jeu de la Russie. Tous les puissants du monde  passent à la moulinette de la déconstruction des idéaux de la politique internationale. L’auteur s’en prend en particulier aux agissements cyniques du trio Johnson-Trump-Poutine. Le grand-père Carré, avec sa sagesse et son expérience, nous livre donc une vision profondément désenchantée du monde derrière ses phrases pleines d’humour. Il nous fait aussi passer le message que c’est l’action individuelle et la morale personnelle qui peuvent redonner un peu d’optimisme pour le futur !

Un récit haletant

L’intrigue du livre maintient le lecteur en haleine. Nous passons de surprises en surprises et sommes souvent pris à contrepied — comme au badminton ! Le lecteur s’engage sur les pas de Nat. Sa narration à la première personne le rend sympathique et c’est avec ses yeux que nous constatons la turpitude environnante. Tous les personnages sont décrits avec talent et leurs interactions contribuent au charme et à l’efficacité du roman.

Sur fond de mise au point d’opérations risquées, de filatures, d’infiltrations et de rencontres cruciales, le récit se développe et le mystère s’épaissit. Pourtant, Il s’agit ici d’une des histoires les plus claires et compréhensibles de l’auteur avec notamment une fin qui interroge les valeurs à privilégier tout le long de sa vie. 

Il est reconnu que dans des genres différents Chateaubriand, Miró, Martial Solal ont produit leurs meilleures œuvres passés un certain âge. Cela semble aussi le cas de John le Carré avec ce Retour de service. Voilà donc une lecture à ne pas rater !

En savoir plus :

  • Retour de service (Agent Running in the Field), John le Carré, traduit de l’anglais par Isabelle Perrin, Editions du Seuil, 306 pages, 22 euros (e-book : 15.99 euros)
Bulles de Culture - Les rédacteur.rice.s invité.e.s

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