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Critique / « Vichy, la mémoire empoisonnée » (2015) de Michaël Prazan

Reconnaître la responsabilité de la France dans les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité perpétrés lors de la Seconde Guerre mondiale, une lourde tâche qui a divisé le pays, qui divise depuis 1945 et jusqu’à nos jours. Faire le procès de la France collaborationniste ou fermer les yeux ? Vichy, la mémoire empoisonnée de Michaël Prazan revient sur la difficile marche vers une reconnaissance historique douloureuse. Un documentaire saisissant à découvrir sur Histoire TV. L’avis et la critique de Bulles de Culture.

Synopsis :

François Hollande prend la parole, en 2012, comme l’un de ses prédécesseurs, Jacques Chirac, en 1995. Il met des mots forts qui disent la responsabilité de la France dans les crimes perpétrés, notamment à l’égard des Juifs, durant la Seconde Guerre mondiale. Une affirmation qui n’a rien d’une évidence.
De 1945 à nos jours, Michaël Prazan refait l’historique du long et pénible avènement de la mémoire de la collaboration.

Vichy, la mémoire empoisonnée : histoire d’un récit partial

Vichy, la mémoire oubliée image documentaire
Papon et Barre. Rue des archives
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Dans la première partie de son documentaire Vichy, la mémoire empoisonnée, Michaël Prazan revient sur l’épuration, celle légale qui aura puni peu et celle populaire qui se veut radicale et aveugle. Dès 1946, les problèmes ont changé. Les historiens Tal Bruttmann et Robert Paxton font le portrait d’une France qui regarde ailleurs, d’abord vers les difficultés qui affluent puis vers la modernité qui ouvre ses bras.

Le récit de la Shoah se heurte à des oreilles qui ne veulent pas entendre. Le silence arrange. Même un témoignage comme celui de Nuit et Brouillard d’Alain Resnais n’échappe pas à la censure d’État : nulle image ne doit montrer la collaboration de la police française…

Quant au monde politique, Vichy, la mémoire empoisonnée montre bien qu’il est lissé par des certificats de Résistance délivrés en masse, par un copinage de circonstance, par une amnistie rapide. Il faut dire que dès 1954, la priorité est sur l’autre rive de la Méditerranée, et ce nouveau conflit n’est pas rien.

On voit même dans ce documentaire une théorie historique faire son chemin, celle de l’épée et du bouclier, formulée par Robert Aron. Cette hypothèse échafaude l’idée d’un double jeu joué par le régime de Vichy, et d’une entente tacite entre de Gaulle (l’épée) et Pétain (le bouclier). Une théorie qui arrange. Une hypothèse qui vient conforter notre position de pays vainqueur également.

Quand la vérité éclate…

Vichy, la mémoire oubliée image documentaire
Klarsfeld Mitterrand
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Cette mémoire de la collaboration vient éclater avec mai 1968, avec l’idée aussi que les crimes du régime de Vichy sont du même ordre que les exactions commises par l’armée française durant la guerre d’Algérie… Comme s’il fallait l’horreur pour réfléchir à l’horreur… Deux sujets que l’on a voulu éviter.

Vichy, la mémoire empoisonnée montre encore qu’une autre histoire de la collaboration s’écrit, celle défendue par l’historien anglais Robert Paxton, plus complète, moins partiale, moins partielle, et qu’elle vient montrer que la révolution nationale, que le régime de Vichy voulait instituer, celui-ci l’a poussé au delà des exigences de l’occupant allemand.

Une autre méthode naît, celle de Serge Klarsfeld, et son maître mot est provocation. Un maître-mot important pour les années 1970, et un maître-mot qui porte ses fruits. Les ministres des années 1980 et 1990, Georges Kiejman et Robert Badinter, en témoignent. La méthode dérange le politique, on l’entend, on le comprend, mais la méthode paie. On le constate.

Un milieu politique effarant

Vichy, la mémoire oubliée image documentaire
Procès Touvier 1994
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La parole des historiens, et celle de l’historienne Annette Wieviorka, reviennent dans le documentaire Vichy, la mémoire empoisonnée sur des cas épineux, celui de Maurice Papon impliqué dans la déportation de milliers de Juifs dans la région de Bordeaux, promu préfet de 3e classe avec l’appui du général De Gaulle, et tristement célèbre pour sa répression d’un autre âge des manifestations du 17 octobre 1961.

Celui de René Bousquet, ami de François Mitterand, superviseur de la rafle du Vel d’Hiv, cet homme qui fait rafler les enfants en plus des adultes, et se propose en 1942 de livrer 10 000 Juifs de zone non-occupée. René Bousquet, réhabilité après son procès pour services rendus à la nation, et à qui l’on va même remettre un certificat de Résistance. René Bousquet, l’homme qui récolte des fonds pour la campagne de François Mitterrand…

Celui de Paul Touvier, dirigeant de la milice à Lyon, l’homme des Juifs exécutés du cimetière de Rillieux. Paul Touvier, condamné à mort en 1946 mais couvert par l’Église, gracié par Georges Pompidou.

C’est le portrait d’une autre époque que l’on découvre. D’une époque où l’on parle encore de « l’honneur d’être Français » et de « l’honneur de l’histoire de France ». Comme si taire les heures sombres pouvait faire qu’elles n’aient jamais existé. Comme s’il valait mieux oublier que savoir. Oublier que reconnaître.

Vichy, la mémoire empoisonnée tort le cou à cet oubli, et si le documentaire frappe fort qui le regarde, nul doute que son propos, que son apport mémoriel, est absolument essentiel.

En savoir plus :

  • Vichy, la mémoire empoisonnée est diffusé sur Histoire TV le mardi 9 février 2021 à 22h35, puis les lundi 15 février 2021 à 03h25, mardi 16 février 2021 à 00h20 et mercredi 3 mars 2021 à 02h05
  • Durée du documentaire : 1h30
Morgane P.

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