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© Caroline Dubois / Son et Lumière / Canal+

[CRITIQUE & INTERVIEWS] “Engrenages” saison 6 : La fin d’un cycle

Les deux derniers épisodes d’Engrenages saison 6 sont diffusés ce lundi 23 octobre 2017 sur Canal+. Notre avis sur une des meilleures séries policières françaises et notre interview de l’équipe. Attention spoliers !

Synopsis :

Quatre semaines après avoir donné naissance à une petite Romy, une grande prématurée toujours en couveuse à l’hôpital, Laure Berthaud (Caroline Proust) a hâte de reprendre du service. Le 2e DPJ est appelé dans le XXe arrondissement où un tronc humain a été découvert…

Engrenages saison 6 : “60% psychologique, 40% action”

Pour moi, Engrenages est une série qui est 60% psychologique, 40% action. L’attention qui est mise sur la psychologie des persos et à ce qu’on leur fait vivre est précieuse et c’est surtout ça qu’on travaille. Tout le monde sait ce qu’est un polar, on arrive en sixième saison, on ne va pas se renouveler dans le code du polar. En revanche, on va se renouveler en travaillant les persos et en n’essayant d’aller de plus en plus loin. Et un moment, aller de plus en plus loin avec un personnage, surtout quand on commence avec un scène de mutilations, c’est intéressant d’avoir des correspondances avec l’intimité de nos personnages et avec ce qu’eux vivent à l’intérieur de leur propre corps.
— Anne Landois, productrice artistique et showrunner

Deux ans après, l’équipe de flics de choc de la série Engrenages a donc refait son grand retour à la télévision. Cette création originale de Canal+ fait partie des meilleures séries françaises actuellement, c’était dire l’attente. Et passé les premiers épisodes où il a fallu prendre le temps de se replonger dans l’ambiance de la série et retrouver ses personnages, la magie a heureusement repris. Pour rappel, dans Engrenages saison 5, nous étions restés sur le moment où Laure enceinte se faisait tirer dessus et que cela présageait la perte de son bébé alors qu’elle hésitait encore à le garder. Mais dès la première scène d’Engrenages saison 6, nous avons été rassurés. Laure a bien accouché d’un enfant, une prématurée, la petite Romy. Mais par contre, la petite Romy était dans le coma à l’hôpital et si Laure la visitait régulièrement, elle n’arrivait pas à communiquer avec elle et avait même beaucoup de mal à assumer son nouveau rôle de mère. Alors comme d’habitude, pour oublier ses ennuis personnels, elle va se replonger dans une nouvelle enquête malgré les réticences de son équipe. Cette dernière a d’ailleurs à sa tête un nouveau commissaire, Arnaud Beckriche (Valentin Merlet), inexpérimenté et très pointilleux sur la procédure. Encore un nouveau boss qui va leur mettre des bâtons dans les roues… avant de se rallier à leur cause. En attendant c’est une affaire de tronc liée à une enquête de l’IGPN sur la Bac de Seine-Saint-Denis, menée par le juge d’instruction François Roban (Philippe Duclos), qui a permis la reconstitution de la team de choc des saisons précédentes.

Mais on a senti dans Engrenages saison 6 que la série est à la fin d’un cycle. En effet, ce qui en faisait la spécifié et la différenciait des autres sériés policières, à savoir la description des vraies procédures policières et judiciaires en France, est mise clairement de côté dans cette saison. Pourtant, les méthodes de travail de la showrunner Anne Landois sont restées les mêmes : Engrenages est très proche de la vraie procédure judiciaire. On invente très peu de choses. Parfois, on fait quelques entorses à la réalité quand le romanesque doit primer sur le réalisme. Mais on a besoin d’une équipe de chocs autour de nous : un commissaire de police dans le 93, deux commandants à la BRB, un juge d’instruction Gilbert Thiel et deux avocats, Maîtres Clarisse Serre et Philippe Sarda. Cela n’enlève bien sûr rien à la qualité d’écriture et de réalisation qui en fait toujours une série au-dessus de la moyenne. Ainsi, au-delà des balisages, soum, filatures, planques, interrogatoires et autres commissions rogatoires, ce qui va davantage intéresser Anne Landois et son équipe de scénaristes se sont davantage penchés sur leurs personnages et ont abordé un sujet d’actualité en particulier, les banlieues difficiles.

Le pouls de la société

S’inspirer du réel et de ses contradictions parce que finalement, on est toujours dans la contradiction des personnages. On a des individus qui sont des gardiens de la paix mais qui sont aussi des ripoux. Ce qui nous intéresse, c’est ce qu’il y a derrière, c’est comment on glisse. (…) Dans Engrenages, on prend le temps d’essayer de comprendre comment les liens parfois incestueux ou de marchandages avec le diable peuvent se faire et c’est ce qui rend aussi toute la complexité du polar intéressant.
— Anne Landois

Avec une boucherie halal dans l’épisode 1, un camp de roms évacué dans l’épisode 6 et surtout une cité de banlieue qui s’embrase dans l’épisode 9, Engrenages saison 6 aborde ou évoque plusieurs sujets sensibles. Et au reproche qu’on pourrait faire sur le fait que cette saison n’aborde pas la question du terrorisme, Anne Landois a tenu à préciser que Engrenages est une série qui prend tout le temps le pouls de la société. Et sans en faire une saison sur le terrorisme, j’ai trouvé ça intéressant de parler de l’une des raisons qui a fait le lie du terrorisme. Et ça, c’est quelque chose que j’avais en tête avant les attentats terroristes parce que le 93 est très touché par des relations très complexes. (…) Les terroristes en France viennent du grand-banditisme. Il y a une évolution de la petite délinquance vers le grand-banditisme et le terrorisme et ça, c’est quelque chose de très nouveau et que la police n’avait pas du tout mesuré. Avant, le terrorisme ne venait pas du grand-banditisme. Le 93 est un vivier (…) et les institutions font face à une société, une économie souterraine qui est presque plus forte qu’eux. (…) On a voulu irriguer dans la série la difficulté pour les institutions d’exister dans un milieu qui leur échappe complètement”.

Et c’est le personnage du Commissaire Herville (Nicolas Briançon) — un personnage qu’on prend grand plaisir à revoir dans la série —, muté en Seine-Saint-Denis à la fin de la sixième saison, qui a permis à la série d’élargir son espace et à notre trio de choc Laure/Gilou (Thierry Godard)/Tintin (Fred Bianconi) de se confronter à de nouvelles problématiques sociétales dans Engrenages saison 6. “Faire un lien entre la Seine-Saint-Denis et notre DPJ parce que Herville est maintenant en Seine-Saint-Denis et cela m’intéresserait de savoir ce qu’il se passait dans ce département, nous a expliqué Anne Landois, avec les relations un peu troubles entre les voyoux, les mairies et la police. Et en sachant que c’est un département français assez particulier. Je suis née dans le 93 mais j’ai grandi dans une autre banlieue. J’ai gardé une affection particulière pour ce département. Et avoir quelqu’un [NDLR : le  commissaire consultant de la série a été muté du commissariat du 18e arrondissement à un commissariat de la Seine-Saint-Denis] qui pouvait nous ouvrir les portes des relations complexes entre les acteurs institutionnels de ce département a été le point de départ de la réflexion de la saison 6″. Et le résultat, il faut le reconnaître est saisissant entre un commissariat pris à parti par une cité en colère et les dessous d’une marche blanche organisée pour calmer les esprits.

Trois personnages sur la sellette

Ce qui fait la spécificité d’Engrenages, chaque personnage doit à un moment donné se confronter a sa part sombre ou à sa part la plus intense : Tintin quitte le groupe, cette histoire d’amour qu’on a attend depuis six saisons et qui va être enfin consommée, Karlsson qui est confrontée à son propre corps de la manière la plus radicale alors que ce sont des personnages presque inaccessibles depuis 4-5 saisons. C’est ça la force de cette saison-là, les personnages ont un vrai truc à défendre. Même Tintin qui était à un moment donné un personnage un petit peu compagnon, faire-valoir, il est tout à coup dans une situation où il bousculera tous les équilibres.
— Frédéric Mermoud, réalisateur

Si de nouveaux personnages sont introduits au cours d’Engrenages saison 6 tels que le Dr Keppel (Xavier Gallais), le Dr Couderc (Marc Barbé), le Capitaine Menardeau (Cyril Couton) ou le juge d’instruction Vargas (Sébastien Chassagne), il y a trois personnages principaux qui sont particulièrement mis à mal dans cette nouvelle saison : l’avocate Joséphine Karlsson (Audrey Fleurot), le Lieutenant Luc Fromentin alias Tintin et le juge d’instruction François Roban. Anne Landois et l’acteur Fred Bianconi sont revenus avec nous sur l’évolution de ces personnages.

Le personnage de Joséphine Karlsson

Dans Engrenages saison 6, la flamboyante et ambitieuse Maître Joséphine Karlsson vit très mal la mort de Maître Pierre Clément (Grégory Fitoussi) et quand elle se fait violer sans savoir qui a abusé d’elle, elle se renferme davantage sur elle-même au risque de commettre l’irréparable quand elle découvre que c’est son ancien patron, Jean-Etienne Vern (Sylvain Dieuaide), qui l’a violée. Pour la showrunner Anne Landois, “Joséphine Karlsson est un personnage qui a toujours combattu le système. Les avocats, ce sont les représentants de la justice les plus libres. Et si Joséphine est devenue avocate, c’était d’abord pour lutter dans la saison 4 contre une corporation de magistrats incarnés dans son esprit par son père qui battait sa mère… Pour nous, c’est un personnage qui s’est toujours construit contre le système donc elle a une forme de liberté.
(…) Mais derrière la figure de l’avocate qui tient tête à tout le monde parce que justement elle est libre, il y a quand même une très grande solitude et une immense fragilité qui est révélée par ce viol. Des avocates qui se sont fait violées, cela existe. Leur réflexe, ce n’est pas de se faire justice elle-même — nous, on a poussé Joséphine à son paroxysme — mais c’est de ne pas le le dire. Cela se superpose avec le comportement des femmes victimes de viol de manière général dans la société. Mais pour les avocates, il y a une raison supplémentaire qui entre en ligne de compte et Joséphine le dit, c’est qu’on ne fait pas confiance à une avocate qui est une victime elle-même. Une avocate doit être droite, sûre d’elle, solide, forte sinon les clients ne viennent pas. Exposer cette fragilité, c’est perdre une partie de tout l’image que Joséphine s’est construite et cela nous apparaissait inévitable qu’elle décide de se faire vengeance elle-même”.

Le personnage de Luc Fromentin alias Tintin

Si la relation Laure/Gilou se conclue par la scène si longtemps attendu où ils font enfin l’amour — cette scène de l’épisode 6 est d’ailleurs très drôle et touchante avec Laure qui ressent des douleurs partout où Gilou la touche, suite à l’intervention ratée au camp de roms — et qui donne lieu dans l’épisode suivant à un des rares moments de tendresse de la série avant qu’un appel de leur travail ne vienne les sortir de leur bulle. Mais cette relation qui semble se dessiner enfin exclut forcément le troisième larron de la bande, en l’occurrence Tintin, dans Engrenages saison 6. Tout d’abord, sa vie familiale est un échec malgré son envie de recoller les morceaux. Pour Anne Landois, “ce qui nous intéresse dans Engrenages, c’est de travailler sur les extrêmes. Mais cela ne veut pas dire que toutes les familles de flics sont des familles brisées. (…) Du coup, sur Tintin qui est le personnage le plus stable et a une famille, on voit ce que ça veut dire d’être flic et d’avoir une famille. Et sa famille, il va la perdre”.

Ensuite, lassé par les magouilles de Gilou toujours couvertes par Laure, Tintin va peu à peu prendre ses distances vis-à-vis du groupe… avant de le quitter définitivement ? “La page se tourne”, nous a répondu l’acteur Fred Bianconi. “Je ne suis pas mort mais il y a une volonté de conclure une période. Ce groupe est mis à mal pendant cette saison. (…) Je quitte le groupe et le groupe, c’est l’histoire. S’il devait y avoir une suite, celle-ci devra être le démarrage de quelque chose d’autre. Cela n’aura plus jamais cette forme-là. Oui, je quitte le groupe et c’est une page qui se tourne. L’équipe explose et ma position au sein de ce groupe-là ne sera plus. Donc c’est un fin pour moi et le démarrage de quelque chose d’autre.

Le personnage de François Roban

Peu chaleureux vis-à-vis de son ancienne greffière Marianne Ledoux (Élizabeth Macocco) et atteint d’une tumeur qui lui donne des trous de mémoire le prive du droit d’exercer son métier, le juge Roban n’est pas non plus au mieux dans Engrenages saison 6. Mais une des surprises d’Engrenages saison 6 le concernant est le rapprochement fait entre son ennemi, le procureur Machard (Dominique Daguier), et lui qui démontre la solidarité corporatiste dans l’adversité, même pour une personne aussi intègre que le juge Roban. Pour Anne Landois, “qu’on serve la justice ou qu’on refuse de la servir — le juge Roban est quelqu’un qui n’est pas dans les petits papiers du pouvoir —, le résultat est le même. On reste des magistrats seuls et qui peuvent se faire lâcher du jour au lendemain. La ligne de Roban et du procureur Machard, c’est la rencontre de deux solitudes, c’est-à-dire qu’à un moment, à cause de cette histoire qui arrive à Machard, Roban va se voir en lui.
L’institution est ingrate. Quand il y a une brebis galeuse, elle n’en fait plus partie. Et je pense que sa faiblesse vient du fait qu’il s’est reconnu dans son ennemi. Et c’est pour ça qu’il l’aide. Mais il fait quelque chose de pas très grave, il ne couvre pas un meurtre mais les conséquences sont beaucoup plus dramatiques que son acte. En fait, s’il n’y avait pas eu Joséphine Karlsson et son côté très procédurier et très bonne avocate, s’il n’était pas tombé sur elle… mais évidemment, cela nous arrange parce que le procès Joséphine contre Roban, c’est extrêmement savoureux. Car Roban qui est le personnage le plus intègre de la série et de la magistrature va être obligé de mentir. Et pour lui, c’est ce qu’il y a de pire et elle va le pousser à mentir, alors qu’elle manipule la vérité avec beaucoup d’enthousiasme. En fait, elle est du côté de la vérité et lui va être brusquement forcé à basculer du côté du mensonge par corporatisme parce qu’en fait, il est aussi protégé par ses pairs. Tout cela raconte la corruption”.

Une saison 7 confirmée

Bref, si la sixième saison de la série télévisée Engrenages a perdu un peu de son réalisme dans les procédures au profit du romanesque, elle n’en a pas moins prouvé une nouvelle fois les talents de ses équipes créatrices et techniques — la scène de la Gare du Nord dans l’épisode 6, réalisée par Frédéric Jardin, est impressionnante — pour nous plonger dans une douzaine de nouveaux épisodes passionnants. Par contre, la fin de la collaboration de la showrunner Anne Landois sur la série marque la fin d’un cycle. Dans Engrenages saison 6, cela est symbolisé notamment par le départ de Tintin, l’arrestation de Maître Karlsson et la mise sur la touche du juge Roban. Et si la fuite en avant de Laure face à des responsabilités de mère qu’elle n’arrivera finalement pas à assumer laisse ouverte une suite, cette nouvelle saison marque un tournant. La saison 7 (déjà confirmée et qui pourrait même être diffusée dès 2018 selon Premiere.fr) creusera donc très certainement un sillon différent de celui creusé par Anne Landois et ses équipes sur les saisons 3 à 6.

Et Anne Landois de conclure : “Je n’ai pas créé Engrenages [NDLR : Les créateurs de la série sont Alexandra Clert et Guy-Patrick Sainderichin], c’est une série que j’ai reçu en héritage et je suis très contente de pouvoir la léguer à d’autres auteurs et je trouve que c’est comme ça que cela doit se faire. J’estime que j’ai été au bout de ce que je voulais raconter, sur les personnages et particulièrement sur les femmes. Ce qui m’intéresse surtout dans Engrenages, c’est la position des femmes au milieu d’un univers ultra-violent. Moi, je les ai poussées à leur maximum, j’ai dit tout ce que j’avais à dire sur Laure et Joséphine et maintenant, je passe la main”.

Propos recueillis lors de la conférence de presse du 26 juin 2017, organisée à l’hôtel Le Meurice (Paris, France).

En savoir plus :

  • Engrenages saison 6 est diffusé sur Canal+ depuis le lundi 18 septembre 2017 à 21h
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Jean-Christophe Nurbel

Rédacteur en Chef / Editor in Chief chez Bulles de Culture
Accro aux films, aux pièces de théâtre, aux séries et à la culture en général, j'aime les œuvres qui me surprennent.

Top 3 Cinéma : "À bout de souffle" (1960), "Blade Runner" (1982), "Casablanca" (1942)
Top 3 TV : "Engrenages" (2005-...), "The Wire" (2002-2008), "Twin Peaks" (1990-1991)
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