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[INTERVIEW] Aurélia Petit et Manon Coubia (« Les enfants partent à l’aube »)

Manon Coubia, réalisatrice, et Aurélia Petit, comédienne, nous ont donné rendez-vous sur la Croisette pour nous parler de leur métier et du court-métrage Les enfants partent à l’aube, sélectionné à la Semaine de la Critique du Festival de Cannes 2017. Conversation libre avec deux femmes de conviction.

Synopsis :

Dans le brouillard matinal d’une route enneigée, un choc sur la voiture de Macha (Aurélia Petit) : c’est Mo (Yoann Zimmer), son fils de 17 ans, avec qui elle a coupé les ponts. A travers les montagnes, le fils entraîne la mère pour un dernier voyage ensemble. Aujourd’hui, Mo rejoint les chasseurs alpins, troupe d’élite de l’armée française.

Interview
Aurélia Petit et Manon Coubia
(Les enfants partent à l’aube)

 

Manon Coubia est une réalisatrice française diplômée de l’INSAS (Belgique). Après le documentaire Bleu Cerise en 2012, elle réalise en 2016 le court-métrage L’Immense retour, primé du Léopard d’or à Locarno en 2016 et du Premio Pianifica pour les European Awards.

Aurélia Petit est une actrice française. Après une riche carrière dans le théâtre public, notamment au MC93 de Bobigny, elle recentre sa carrière vers le cinéma. On l’a vue récemment dans Personal Shopper d’Olivier AssayasHappy end de Michael Haneke ou encore Le journal d’une femme de chambre de Benoît Jacquot.

« J’ai eu envie de raconter ce moment précis de la séparation »

 

LES ENFANTS PARTENT A L'AUBE image 1
© Offshore

Bulles de Culture : Aurélia Petit, qu’est-ce qui vous a plu dans le rôle de Macha, la mère de Mo, dans le film Les enfants partent à l’aube ?

Aurélia Petit : Son indépendance, sa force. Elle sait qu’à un moment son fils peut devenir étranger à elle. Il lui échappe et elle a cette force, cette beauté d’accepter et de ne pas essayer par tous les moyens de le récupérer. Au début elle regarde ça un peu en biais, elle ne sais pas trop quoi dire, mais elle a la générosité de le laisser partir. Je trouve ça très fort.

Elle voit dans l’émotion de son fils que les chasseurs alpins sont un vrai désir et pas que un renoncement. On peut parfois avoir l’impression que les personnes qui s’engagent dans l’armée n’ont pas trouvé de voie. Là, Macha comprend que c’est aussi un choix : il ne part pas se suicider en Afghanistan.

Bulles de Culture : Manon Coubia, comment se situe Les enfants partent à l’aube dans votre trajectoire personnelle et de réalisatrice ?

Manon Coubia : Je suis originaire de Haute-Savoie où j’ai passé mon enfance. À l’adolescence j’ai déménagé à Vénissieux et je suis ensuite partie faire mes études de cinéma à l’INSAS à Bruxelles. En sortant, je suis d’abord passée par le documentaire, et notamment Bleu cerise, un film sur deux jeunes aspirants chasseurs alpins dans ma région d’enfance.

C’est très particulier à la Haute-Savoie : beaucoup de jeunes partent à l’armée et le chasseur alpin véhicule une certaine aura. J’avais beaucoup de copains qui s’étaient engagés. Avec cette vallée, soit à un moment tu as les moyens de partir — pas que financiers mais aussi les moyens d’y réfléchir —, soit tu restes là et il y a un côté vallée morte.

J’ai suivi ces jeunes pour ce documentaire il y a 5-6 ans, et j’ai assisté au moment où les parents se défont de leurs grands enfants, et notamment les mamans. Car il y a beaucoup de femmes seules, d’absences de pères. J’ai vu des choses très fortes qui ne pouvaient pas être dans le documentaire. Je n’allais pas me placer là avec ma caméra dans des moments hyper intimes.

Mais ça m’est resté, et j’ai eu envie de raconter ce moment précis de la séparation.

« J’ai plongé mes comédiens dans une véritable cérémonie »

 

LES ENFANTS PARTENT A L'AUBE image 2
© Offshore

 

Bulles de Culture : Votre cinéma est donc un cinéma du réel qui cherche à montrer le réel ?

Manon Coubia : Dans le film, l’idée est de profiter de mon travail documentaire pour que ça contamine la fiction. J’ai donc plongé mes comédiens dans une véritable cérémonie. L’acteur a été incorporé la veille pour qu’il ait les gestes, et la comédienne parmi les vrais parents. Du coup, les parents ce jour-là laissent réellement partir un enfant et les jeunes vivent vraiment l’émotion de cette séparation.

Le réel apporte un truc en plus. Il y a par exemple cette chanson que les jeunes chantent au moment où ils partent.

Bulles de Culture : Oui, une chanson à la fois émouvante et étonnante pour une chanson militaire…

Manon Coubia : Ça, je n’aurais pas pu l’écrire, je n’aurais pas pu l’imaginer. La cérémonie est un pic dense et fort. C’est le cadeau du documentaire : tout d’un coup ça t’amène des choses. Il y a aussi le costume blanc, qui est la tenue traditionnelle des chasseurs alpins.

Bulles de Culture : Dans Les enfants partent à l’aube, le personnage de la petite copine et de la mère réagissent très différemment au départ du fils…

Manon Coubia : Ça met en opposition deux générations. Il y en a une, la mère, qui quelque part s’est enterrée, et il y a la petite amie, qui partira. C’est ce que je me dis. Moi, j’ai eu la chance de partir très tôt, à 13 ans. J’ai connu Vénissieux, j’ai connu la cité, maintenant j’ai l’impression que je pourrais aller n’importe où. Il y a quand même ce truc très refermé des villages : ce n’est pas forcément une histoire d’argent ou de milieu.

J’ai beaucoup d’amis d’enfance qui ne partiront jamais et d’autres qui sont partis au bon moment. Il y a ce moment à ne pas rater. La mère en gros elle est face a quelqu’un qui sans doute partira, qui fera sa vie.

« Je n’en peux plus de tourner dans les appartements bourgeois parisiens, des scènes de repas »

 

LES ENFANTS PARTENT A L'AUBE image Manon Coubia avec les comediens
© D.R.

Bulles de Culture : Aurélia Petit, comment avez-vous appréhendé la montagne où la vie est assez aride ?

Aurélia Petit : C’est ce qui m’a plu dans le scénario, je voyais vraiment que Manon nous mettait face à la montagne. Et moi, je n’en peux plus de tourner dans les appartements bourgeois parisiens, des scènes de repas. Donc dès qu’on peut sortir, être dans la campagne, mettre les mains dans la terre ou être face à la montagne… Là, tous les personnages sont en confrontation avec cette montagne. Face à ça, on n’a plus grand chose à faire finalement, il faut se laisser aller.

Bulles de Culture : Ce côté taiseux, émotif mais pudique de votre personnage dans Les enfants partent à l’aube, vous l’avez travaillé comment ?

Aurélia Petit : Ça vient très naturellement, c’est très instinctif.

Manon Coubia : On a même enlevé des paroles qui étaient écrites, en se disant qu’elles étaient inutiles.

Aurélia Petit : Tout est beaucoup plus pratique. Le matin partir au travail, il faut dégivrer sa voiture. On est confrontés à des éléments qui sont beaucoup plus forts que nous donc on n’a qu’à s’y plier.

Manon Coubia : C’est vrai que ce ne sont pas des gens qui s’épanchent. On n’est pas dans la démonstration des sentiments. Et je pense qu’au départ, il y a le fait d’être dans un décor qui n’est pas toujours avec soi.

« À 45 ans on n’est pas encore assez vieilles pour faire les mémés, mais un peu trop vieilles pour les mères d’enfants de 20 ans »

 

Bulles de Culture : C’est un beau rôle pour une comédienne celui du film Les enfants partent à l’aube, car les femmes ont trop souvent des rôles « support »…

Aurélia Petit : Bien-sûr ! Et encore plus à mon âge ! À 45 ans on n’est pas encore assez vieilles pour faire les mémés, mais un peu trop vieilles pour les mères d’enfants de 20 ans. Il vaut mieux en avoir trente, parce qu’on a eu des enfants à 10 ans bien-sûr ! Et puis une fois qu’on a vraiment l’âge, il ne faudrait pas être trop ridée quand même. Ou alors tu es dépressive et alcoolique, tu es une paumée et bien fait pour toi si tu as cette tronche !

« Dès qu’on passe au long-métrage, il faut quelqu’un de connu. Et ça c’est insupportable »

 

photo officielle de Manon Coubia de la Semaine de la Critique 2017
© Aurélie Lamachère

Bulles de Culture : Aurélia Petit, vous avez joué de très belles pièces de théâtre public. Au théâtre, êtes-vous confrontée aux mêmes difficultés qu’au cinéma pour avoir des beaux rôles ?

Aurélia Petit : Non. J’ai fait du théâtre pour des compagnies très contemporaines qui mélangent chant, danse et théâtre. Dans ce milieu là, ça ne se passe pas comme ça. Au cinéma, sans parler de « faire carrière », l’idée est d’avoir un beau rôle dans un beau film. Un rôle grâce auquel tout ce qu’on a fait avant devient cohérent, qui synthétise un peu tout. C’est usant de devoir recommencer tout le temps, comme si on n’avait rien fait, avec la même motivation. On a envie que ce qu’on a fait ait un poids, s’incarne. Et de ne pas avoir encore à le prouver.

Manon Coubia : Mais il y a quand même une réalité qui pourrit un peu tout ça : en court-métrage, on vous laisse relativement le choix des comédiens. Dès qu’on passe au long métrage, et surtout pour un premier long, il faut quelqu’un de connu. Et ça c’est insupportable. Du coup on ne nous laisse pas prendre ce risque-là, il faut batailler. Et certains distributeurs ne s’engagent pas parce que ce n’est pas assez « bankable ».

« À un moment on n’est plus trop vieille, trop grande, trop blonde… D’un seul coup on peut tout faire »

 

photo officielle 2 de Manon Coubia de la Semaine de la Critique 2017
© Alice Khol

 

Bulles de Culture : Donc il y a un cap de notoriété à passer pour un comédien ?

Aurélia Petit : Oui ! C’est-à-dire qu’à un moment, on n’est plus trop vieille, trop grande, trop blonde, trop je sais pas quoi. D’un seul coup, on peut tout faire. Je voudrais avoir cette liberté de pouvoir dire à un réalisateur que j’adore: « J’aime beaucoup ce que vous faites », avoir ce poids-là et de pouvoir aller vers les gens aussi. Parce que quand on n’est pas connu la réponse c’est : « Quoi?! Tu es qui? »

Bulles de Culture : Manon Coubia, en tant que réalisatrice, qu’espérez-vous de cette sélection à la Semaine de la Critique du Festival de Cannes 2017 pour Les enfants partent à l’aube ? C’est un moment-clé qui est en train de se jouer pour vous?

Manon Coubia : J’ai fait un précédent court-métrage qui avait été à Locarno l’année dernière, il avait gagné [NDLR : Le Léopard d’or au Festival del film Locarno] et ça avait déjà enclenché des choses. On sait que quand un gros festival comme ça prend un film, derrière, il sera vu. Le court-métrage n’est pas très visible, la carrière en festivals est très aléatoire. Quand un film est au Festival de Cannes, on sait qu’il va sortir, c’est bien pour les comédiens, pour l’équipe et évidemment pour la suite. Ça rend légitime tout d’un coup.

Là où avant je devais batailler pour imposer une manière de faire, comme de tourner en pellicule par exemple, je montre que ça fonctionne donc ça va faciliter les choix, j’aurai plus de facilités à convaincre. Sans compter que ce sera plus facile d’avoir les financements. Même si ça ne rend pas forcément service d’avoir trop de financements parce que quelque part ça empêche aussi des choses.

Bulles de Culture : Vous allez continuer à faire du documentaire ?

Manon Coubia : Je vais continuer à faire les deux parce que je trouve que c’est important de rester connecté à la réalité. C’est important de pouvoir rester connecté avec les gens. Ce qui est génial avec le documentaire, c’est que tu y passes du temps. Je peux rester trois mois dans une réalité qui n’est pas forcément la mienne. J’apprends énormément de choses, et c’est ça qui fait que la fiction tient, derrière. Idéalement j’aimerais pouvoir faire tout le temps comme ça.

Propos recueillis à la plage Nespresso de la Semaine de la Critique du Festival de Cannes 2017 le 23 mai.

 

En savoir plus :

  • Le court-métrage Les enfants partent à l’aube a été présenté à la Semaine de la Critique du Festival de Cannes 2017
  • Date de sortie France : Prochainement
  • Distributeur France : Inconnu

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