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Meaulnes (ET NOUS L’AVONS ÉTÉ SI PEU) photo théâtre contemporain
© Elisabeth Carecchio

Critique / « Meaulnes (et nous l’avons été si peu) » par Nicolas Laurent

Créée en 2019 et produite par le CDN Besançon Franche-Comté, Meaulnes (et nous l’avons été si peu) est l’adaptation à la scène du roman d’Alain Fournier. Roman de l’exaltation et de la mélancolie de l’adolescence, Le Grand Meaulnes a longtemps été un incontournable des programmes scolaires. L’adaptation qui nous en est proposée par Nicolas Laurent s’en amuse d’ailleurs. La critique et l’avis théâtre de Bulles de Culture sur cette pièce que vous pouvez découvrir via une captation disponible en ligne.

Synopsis :

La troupe de Nicolas Laurent propose au public une adaptation du Grand Meaulnes. Le roman d’Alain Fournier renaît autour d’un triangle : François Seurel (Paul-Émile Pêtre), le narrateur et fils du directeur de l’école ; Augustin Meaulnes (Max Bouvard), le mystérieux adolescent qui arrive ; Yvonne de Galais (Camille Lopez). Mais on discute aussi sur le plateau : du roman, des personnages ou de tout autre chose. C’est donc dans un constant aller-retour entre illusion théâtrale et distanciation que l’histoire se déroule.

Meaulnes (et nous l’avons été si peu) : une relecture poétique et littéraire

Meaulnes (ET NOUS L’AVONS ÉTÉ SI PEU) photo théâtre contemporain
© Elisabeth Carecchio

Une forêt projetée sur l’écran du fond, des îlots de mousse sur la scène, des lumières qui s’éteignent progressivement et au fond de la scène, un metteur en scène (Nicolas Laurent) à un bureau. Paul-Émile Pêtre s’avance : il incarne François Seurel. La scène d’exposition joue ainsi à la fois de la mise en abyme et de l’onirisme.

Cette ouverture de Meaulnes (nous l’avons été si peu) fait aussi immédiatement entendre les mots d’Alain Fournier. C’est dans l’incipit du roman, adapté mais livré presque à l’identique, que nous plongeons. Ce sont ainsi les mots d’Alain Fournier, ceux que prononce François Seurel dans la narration à la première personne, qui font entrevoir la silhouette de Meaulnes (Max Bouvard).

La première partie de la pièce épouse, de cette façon, une forme classique permettant aux éléments principaux de l’intrigue et aux personnages importants de se poser sans peine. On se laisse aussi vite prendre à l’histoire qui se trame, l’identification bat son plein. L’amitié sincère de Meaulnes et Seurel, tout comme la quête exaltée du domaine perdu et de la ravissante Yvonne, dont les deux garçons idéalisent la stature, nous ramènent à notre âme naïve d’adolescent-e, et c’est une sensation plaisante.

Nicolas Laurent ravive avec cette première partie les souvenirs — scolaires — que nous sommes nombreuses et nombreux à garder du roman, tout en les teintant du doux voile de l’idéalisme et de la sentimentalité. La narration qui passe de Seurel à Meaulnes, et nous fait prendre la main de la mystérieuse Yvonne de Galais, est efficace et douce, toute empreinte d’une vraie poésie.

Une adaptation composite

Meaulnes (ET NOUS L’AVONS ÉTÉ SI PEU) photo théâtre contemporain
© Elisabeth Carecchio

Si Nicolas Laurent ramène à la vie le sentimentalisme de nos quinze ans, c’est autant pour en jouer que pour en rire. L’histoire s’interrompt en effet brusquement et laisse place à une petite conférence parodique que comédien-ne-s et metteur-en-scène animent sur le roman et son auteur. Notice sur Alain Fournier, étude lexicale du roman, recherche des lieux du roman, interviews sur l’aire d’autoroute du Grand Meaulnes, saynètes issues de passages détachés du roman, le tout rythmé par un petit « jingle » que Nicolas Laurent prend en charge… voilà qui tranche avec ce qui précède. Cette brusque distanciation dramatique surprend, certes, mais apporte une réelle fraîcheur à l’adaptation du roman.

De même, ajouter à la trame narrative de l’histoire du roman une trame parallèle autour des comédien-ne-s et du metteur en scène est un pari risqué. Surtout pour le public scolaire que vise la pièce. C’est toutefois un parti pris réussi. Meaulnes (et nous l’avons été si peu) gagne ainsi en légèreté et même en lisibilité. Nicolas Laurent réussit même à moquer nos travers et nos petits « ego », rappelant habilement que le prosaïsme est plus souvent de mise que les grands sentiments.

Une mélancolie sublime

Meaulnes (ET NOUS L’AVONS ÉTÉ SI PEU) photo théâtre contemporain
© Elisabeth Carecchio

Le fil de l’histoire se poursuit. Cependant la tonalité diffère. Effets de distanciation répétés, interruptions plus fréquentes, chanson, textes annexes. Les enchaînements entre la fiction de Nicolas Laurent — les histoires entre les comédien-ne-s et le metteur en scène — et celle d’Alain Fournier — l’histoire du Grand Meaulnes — sont de plus en plus nombreux et de plus en plus glissants.

Le second degré l’emporte, mettant en avant le cynisme de la réalité. Quel contraste avec les emportements de la première partie de Meaulnes (et nous l’avons été si peu) ! Maintenant, on rit jaune, on regrette, on se lasse, on s’enfuit. Le retour à la réalité a le caractère abrupt, soudain et douloureux de la chute inattendue. La mélancolie a vaincu et a pris le pas sur l’enthousiasme, la fougue et les promesses.

La relecture du Grand Meaulnes que nous livre ainsi Nicolas Laurent avec Meaulnes (et nous l’avons été si peu) est donc celle d’un adulte qui, comme François Seurel, et dans une certaine mesure comme Alain Fournier, a laissé l’idéalisme s’effacer devant le cynisme, et la désillusion s’affirmer contre la naïveté de la jeunesse et la sincérité de ses emportements. À la fois fidèle et personnelle, cette adaptation a pour elle de rajeunir le texte et de donner à voir un spectacle complexe et aux niveaux de lecture divers.

En savoir plus :

Morgane P.

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