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Le chien noir de Lucie Baratte image couverture livre

Critique / « Le chien noir » (2020) de Lucie Baratte

Auteure remarquée en 2016 avec son roadbook, Looking for Janis, qui retraçait son voyage aux Etats-Unis sur les traces de Janis Joplin, Lucie Baratte publie sa première œuvre de fiction. Dans ce conte gothique, Le chien noir, elle manie avec brio les codes du genre et nous invite à traverser avec son héroïne la noirceur d’un monde terrifiant. La critique et l’avis livre de Bulles de Culture.

Synopsis :

Eugénie est une belle et jeune princesse de seize ans, vive et sensible, mais privée d’affection depuis la mort de sa mère. Son père, le Roi Cruel, tyrannique et mauvais, la traite avec mépris avant de décréter son enfermement dans l’attente d’un riche prétendant qui pourrait l’épouser. Un jour, un homme se présente…

Le chien noir : un conte traditionnel ?

Comme tous les contes, le récit de Lucie Baratte dans son roman Le chien noir commence par « Il était une fois… » et confirme nos attentes de lecteurs : absence de réel ancrage temporel et cadre traditionnel avec ses châteaux, ses personnages de haut rang, un roi veuf et une princesse, esseulée et malheureuse, qui attend. Qu’attend-elle au juste ? Eh bien, que quelque chose se produise, la sorte de là, de cette immobilité mortifère, et qu’on la délivre, de son père et de sa condition de recluse. 

La princesse est par excellence le personnage jeune, inexpérimenté et inaccompli. Sa jeunesse et sa beauté suscitent l’amour bien sûr — ou plutôt, la convoitise. La perspective d’une échappée hors de l’horrible monde paternel se présente une première fois : c’est le « roi Barbiche », à la « petite barbe ». Faute de mieux — a-t-elle vraiment le choix de s’opposer à la tyrannie paternelle ?  —, elle se marie, vendue au plus offrant, à celui qui possède de grandes richesses. C’est un séducteur qui lui conte des fables, auxquelles elle serait presque tentée de croire car elle est parfois et malgré elle troublée par l’impression de force qu’il dégage. Et puis il y a cette marque inquiétante sur son cou, un « énorme serpent noir au regard perçant dessiné à même le corps » : dangereux et ambivalent personnage…

Le carrosse emmène Eugénie vers sa nouvelle demeure. Pendant le voyage, son mari se fait de plus en plus pressant. Les signes défavorables, comme autant de présages sinistres, s’accumulent : vent, orage, tonnerre et pluie torrentielle accompagnent cette chevauchée à travers les ténèbres. C’est là, dans la pénombre et le fracas de la tempête que le carrosse est arrêté et que la rencontre avec le « chien noir », qui donne son titre au livre, a lieu…

La suite du récit décrit une lente descente aux enfers dans la noirceur d’un lieu maudit et hanté. Le lecteur suit Eugénie dans tous les recoins obscurs et délaissés du château. Car la voilà de nouveau recluse et soumise à la tentation d’ouvrir la porte secrète avec la clef d’or que son mari lui a interdit d’utiliser. Jusqu’où devra-t-elle subir un sort aussi malheureux ?  Quelle en sera l’issue ? Le conte se rapproche alors du roman gothique, notamment celui d’Ann Radcliff, Les Mystères d’Udolphe (1794), où l’héroïne solitaire doit aussi faire face à sa peur et affronter le surnaturel dans un château lugubre.

Une forêt de signes

Ce que nous dit le conte Le chien noir, en définitive, c’est que la liberté a un prix fort élevé et que ce n’est pas  la première opportunité qui se présente qui est forcément la bonne. Attention aux mésalliances ! Très vite, on comprend que l’innocence de la jeune fille ne peut s’accommoder de la nature profondément corrompue de son mari. Ensuite, le mal est fondamentalement séducteur et pour séduire, il ment, comme le serpent traditionnel de la Bible, avant de mordre — et quand il s’est dévoilé et a étendu toute son emprise, c’est que le point de non-retour a été atteint, ou presque… Mais il ne peut tout à fait se dissimuler : l’intuition de la jeune fille la guidera hors des griffes du Malin. Ce sera la défaite et l’effondrement de ce monde de ténèbres qui ne tenait finalement pas à grand-chose malgré sa noirceur grandiloquente de Grand-Guignol… C’était un monde de fantômes et d’illusions, créé et renforcé par la passion de nuire, le mal commis et subi depuis des temps immémoriaux et la terreur des victimes, aux prises avec des forces qui les dépassent.

Tout conspire à ruiner la vitalité de la jeune fille, engloutie et presque dévorée par le chaos de forces hostiles — car l’innocence et la fraîcheur sont d’insupportables insultes à l’enfer. Que lui reste-t-il alors ? Le mince filet d’espoir, la présence réconfortante, bien qu’elle aussi soit ambivalente, c’est l’animal, ce « chien noir », nommé Chasseur, qui l’incarne. La liberté ne sera acquise qu’à celle qui aura pris le risque total de se perdre, de succomber et de mourir. Alors, seulement, la transformation pourra avoir lieu, la monstruosité pourra recouvrer son visage originel…

Un monde infernal de sortilèges et de maléfices, digne des meilleurs récits horrifiques

Il reste un mot à dire sur l’interprétation plus contemporaine qu’on peut donner au conte Le chien noir, qui d’ailleurs utilise des expressions de notre monde : le roi Barbiche n’appelle-t-il pas l’héroïne « Sweet Sixteen » ? Il évoque en effet la maltraitance faite aux femmes par un monde masculin qui abuse de son pouvoir : corruption du pouvoir légal du père sur sa progéniture, du mari qui enferme sa femme dans son monde infernal et s’arroge le droit de vie et de mort sur elle, danger de l’animalité incarnée par l’homme et sexualité attirante et repoussante à la fois. Mais Lucie Baratte ne donne pas de réponse univoque : la femme, elle aussi, ne peut s’amputer du désir qui est le sien et qui cherche à s’accomplir, en dépit de tous les dangers, réels ou fantasmés. Ce n’est d’ailleurs qu’en prenant le risque de son désir à elle, qu’elle sortira de l’obscurité et du monde de la terreur.

D’autres références culturelles au conte traditionnel auraient pu être convoquées ici, mais nous avons préféré vous laisser découvrir tout le charme de ce récit qui vous transportera dans un monde infernal de sortilèges et de maléfices, digne des meilleurs récits horrifiques. A lire sans attendre !

En savoir plus :

Marie-Laure Surel

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