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Ils n'avaient pas prévu qu'on allait gagner de Christine Citti et Jean-Louis Martinelli image théâtre contemporain
© Caroline Bottaro

[Critique] « Ils n’avaient pas prévu qu’on allait gagner » de Chritine Citti et Jean-Louis Martinelli

Rien n’est fait pour leur donner une chance de gagner : Christine Citti et Jean-Louis Martinelli nous plongent avec Ils n’avaient pas prévu qu’on allait gagner dans le quotidien des centres d’accueil d’urgence pour mineur-e-s. Une descente vertigineuse. L’avis et la critique théâtre de Bulles de Culture sur cette pièce vue à l’Espace des Arts, Scène nationale Chalon-sur-Saône.

Synopsis :

Huit adolescent-e-s : Aïcha qui veut devenir comédienne, Niko et Abdel qui s’énervent vite, Katia et Camilla qui font binôme, la jolie Nour dont le visage est parfois bleui de coups, Georges qui veut devenir chirurgien, et Kim, dont on ne connaît pas vraiment la provenance. Une mère qui fait une violente irruption. Et pour leur donner vie, Cindy Almeida de Brito, Yoann Denaive, Loïc Djani, Yasmine Hadj Ali, Yasin Haouicha, Elisa Kane, Kenza Lagnaoui, Margot Madani et François-Xavier Phan. Pour les encadrer, deux éduc’ (Zakariya Gouram et Samira Sedira). Et venue assister au quotidien de ces jeunes en centre d’accueil d’urgence à La Courneuve, Emmanuelle (Christine Citti). 

Ils n’avaient pas prévu qu’on avait gagner : une pièce chorale

Ils n'avaient pas prévu qu'on allait gagner de Christine Citti et Jean-Louis Martinelli image théâtre contemporain
© Caroline Bottaro

Huit jeunes, deux éduc’, une observatrice. Autant de visions, de récits, d’interactions heureuses ou malheureuses. Pour écrire Ils n’avaient pas prévu qu’on allait gagner, Christine Citti s’est muée en l’Emmanuelle de sa pièce : elle est arrivée dans un centre de région parisienne, a suscité l’interrogation des jeunes puis s’est installée dans la routine du centre d’accueil d’urgence.

La pièce qu’elle livre, c’est le témoignage de ses moments partagés avec les jeunes et des jours passés au cœur d’une structure dont le manque cruel de moyens heurte le quotidien. La mise en pièce de Jean-Louis Martinelli épouse le caractère brut de l’expérience d’Ils n’avaient pas prévu qu’on allait gagner en reproduisant l’espace commun, partagé par les jeunes du centre. Un espace assez grand pour être un espace à vivre, mais assez clos pour faire exploser les tensions. 

Chacun-e livre à l’observatrice extérieure son récit, en totalité, en partie, par bribes ou en longs monologues. Viol, coups, abandon au milieu de familles recomposées, émigration. Ce sont des adolescent-e-s abimé-e-s que la pièce dévoile. Écorché-e-s, toujours sur la défensive, prêt-e-s à agresser le premier qui s’avance, déscolarisé-e-s, ce sont de futur-e-s adultes amputé-e-s de confiance, de sécurité et d’amour, à la lisière du banditisme, que nous voyons évoluer.

Le procès d’un système

Ils n'avaient pas prévu qu'on allait gagner de Christine Citti et Jean-Louis Martinelli image théâtre contemporain
© Caroline Bottaro

Fort d’une tension émotive épidermique, Ils n’avaient pas prévu qu’on allait gagner s’inscrit comme un procès à charge de l’accueil offert à ces jeunes. Procès à l’État, qui ne débloque pas les moyens nécessaires à un fonctionnement décent ; procès au système qui, faute de mieux, installe dans la durée les jeunes dans des structures normalement dévouées à l’urgence ; procès à ces structures qui ne fonctionnent qu’à la sanction et la colère.

Le regard porté sur les éducateur-rice-s est peut-être un peu dur. Dans la bouche d’Emmanuelle, sous les mots de Christine Citti, affleurent les reproches. Ils n’avaient pas prévu qu’on allait gagner aborde tout de même la question des difficultés matérielles que rencontre la profession, touche du doigt la dimension chronophage et, dans une certaine mesure, destructrice de la fonction. Mais le point de vue adopté sur ces adultes qui ne sont pas parents de substitution, pas tuteur-rice, pas ami-e, et qui ont toujours le mauvais rôle, c’est celui des jeunes, rendu excessif par le jeune âge et déformé par le vécu. 

Une œuvre coup de gueule

Christine Citti et Jean-Louis Martinelli réussissent, malgré cela, à livrer une œuvre coup de poing ou coup de gueule. On prend conscience à travers la pièce Ils n’avaient pas prévu qu’on allait gagner de l’irréparable fracture sociale qui sépare ces jeunes du reste de la société. Fracture de la langue, fracture des cœurs, fracture des rêves. Il en résulte un constat sombre et fataliste, qui fait comprendre que drogue et prostitution constituent les seules malheureuses issues.

On sort ému-e, touché-e, et en colère pour ces jeunes à qui la société n’offre pas de vraie deuxième chance, de vraie perspective d’avenir, de vrais moyens de s’en sortir.

En savoir plus :

  • Ils n’avaient pas prévu qu’on allait gagner les 17 et 18 octobre 2019 à l’Espace des Arts, Scène nationale Chalon-sur-Saône (France)
  • Tournée du spectacle en France : du 5 au 7 novembre 2019 au MC2: Grenoble ; les 13 et 14 novembre 2019 au Théâtre Sartrouville Yvelines CDN
  • Durée de la pièce : 1h30

Morgane P.

Rédactrice/Editor chez Bulles de Culture
Littéraire dans l’âme, cœur tendre, j’aime que l’on me raconte des histoires, que l’on m’emmène à la rencontre de personnages qui me fassent vibrer, qui m’emportent, qui me touchent, et vivre à travers eux de belles et incroyables aventures.

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Morgane P.

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