//insérer vidéo facebook
enfr
Accueil / SPECTACLES / ♥ [CRITIQUE] « L’Âge Libre » de la Cie Avant l’Aube : Éperdument
L'Âge Libre Cie Avant l'Aube image 1
© D.R.

♥ [CRITIQUE] « L’Âge Libre » de la Cie Avant l’Aube : Éperdument

Avec L’Âge Libre, la Cie Avant l’Aube s’inspire librement des Fragments d’un discours amoureux de Roland Barthes pour nous présenter au festival Avignon le Off 2017 une création qui traite de l’amour et de la jeunesse. Une ode incroyable à la vie, à l’énergie et à la folie. Un régal et un gros coup de cœur de Bulles de Culture.

Synopsis :

« N’est-ce donc rien pour vous que d’être la fête de quelqu’un ? » C’est la question reprise par la metteuse en scène Maya Ernest. Autour de fragments choisis, elle imagine de courts épisodes qui s’enchaînent librement. Pour leur donner vie, quatre comédiennes : Agathe Charnet, Inès Coville, Lucie Leclerc et Lillah Vial. Elles sont jeunes, tout comme celle qui les met en scène, et incarnent justement cet âge libre, fou, ces femmes qui appartiennent à ce que l’on appelle la génération Y. La pièce déroule aux spectateurx des morceaux d’histoires vécues, des espoirs, des rêves et fait ainsi le portrait d’une génération.

L’Âge Libre
ou celui des réussites

 

L’amour se heurte aux vies que nous menons aujourd’hui. Tel semble être le postulat de L’Âge Libre : comment aimer dans l’énergie de la jeunesse et ses excès ? Est-il possible de vivre l’amour de nos jours, dans un monde de nouvelles technologies, où chaque individu doit s’accomplir dans sa propre réussite, trouver sa place dans un temps qui semble aller toujours plus vite ?

Un ring, des costumes qui rappellent l’univers de la boxe. On crie, on joue, on lutte, on prend des coups, on en donne. L’Âge Libre montre bien qu’en matière amoureuse, tout est question d’affrontements. Les corps se heurtent, s’attirent et se repoussent. De ce combat, on ne sort pas indemne.

En fait d’amour, la pièce traite surtout de la douleur d’aimer et du mal que l’on se fait, de la violence de l’émotion, de la souffrance qu’inflige l’autre, et de l’intransigeance de la société, de la dureté du regard qui nous est porté. Mais on rit de tout cela, de bon cœur et beaucoup, tout au long de la pièce. Ne pleure-t-on pas assez dans la vraie vie ?

L’univers est résolument féminin. Des paillettes et des faux cils sur les corps, de hauts talons. Les cordes du ring sont lumineuses, de ce rouge qui rappelle un décor de cabaret. Et pourtant, L’Âge libre démonte minutieusement les faux semblants de cette féminité de papier glacé et de fantasme.

L’ensemble est gonflé de vitalité, l’écriture est absolument talentueuse, le jeu est plein d’audace. Celle de la jeunesse, dirons-nous. Et en cela, le pari est amplement réussi. La pièce est une petite merveille qui rappelle que la jeune création a toute sa place sur scène, et qu’elle n’a rien à envier aux ténors du milieu.

L’Âge Libre
ou Aimer follement

 

Ce que L’Âge Libre examine avec brio, ce sont les extrémités auxquelles le sentiment amoureux nous réduit : on a aimé beaucoup, on ne sait pas finir, on fait tout pour faire regretter à l’autre de nous avoir laissée, lui dire qu’on fait très bien sans lui alors qu’on ne rêve que de le retrouver.

La metteuse en scène Maya Ernest saisit et illustre à la perfection les contradictions auxquelles l’amour nous confronte jusqu’aux limites de la folie, de l’hystérie. Les quatre comédiennes explorent avec humour, dérision et ironie cette intériorité féminine, ces questionnements sans fin, ces plans insensés si finement montés dans les têtes de chacune. Et là, la magie opère.

 

L'Âge Libre Cie Avant l'Aube image 2
© D.R.

 

On rit des ridicules de la situation, on se reconnaît pourtant. La distance est magnifiquement maîtrisée, car tout est bien vu, écrit avec justesse, et en même temps moqué.

Plusieurs rounds dans ce match amoureux : « l’attente », « déclaration », « cacher », « pleurer », « jalousie ». L’accent est ainsi porté sur les moments de tension, ceux où le trouble est à son comble et où la difficulté consiste à ne pas montrer, à rester de marbre, à tricher pour que l’autre ne puisse pas voir à quel degré de vulnérabilité il nous pousse.

Ces instants difficiles sont encore compliqués par toutes les représentations : comment faire une déclaration sans répéter ce que l’on a vu dans les films ? Peut-on attendre des nouvelles sans devenir folle à l’heure où l’on reçoit des SMS à longueur de journée ? Faut-il dire ou ne pas dire l’émotion quand elle est démesurée, irrationnelle, que l’on sait qu’elle va nous faire passer pour « une nana chiante » ? etc.

Ce chœur de femmes est orchestré d’un bout à l’autre du spectacle par le violoncelle dont joue l’une des quatre interprètes, Inès Coville. Cette atmosphère musicale, toujours à propos et subtilement accordée au corps du texte, vient souligner et sublimer les aspérités des interrogations sans fin, l’intensité des sentiments éprouvés, des instants dépeints et des rêves éveillés.

(Re)construire la féminité d’aujourd’hui

 

L’Âge Libre montre encore, et à raison, que le rapport au sentiment amoureux et à l’autre est compliqué par la société qui nous entoure. Les diktats, les obligations, les impératifs sont toujours plus nombreux. Il faut aimer, et cela intensément, parce que c’est ce que l’on attend de nous. Il faut dire ce que l’on ressent mais en cacher l’intensité parce que c’est ce qu’on lit à longueur de temps dans la presse féminine. Il faut être au top de sa féminité au quotidien parce que c’est ce que les médias exigent de nous. Cela est-il compatible avec la vie quotidienne ? Le monde professionnel ? Comment cela est-il conciliable avec les femmes actives, hyperactives que nous sommes devenues ?

L’Âge libre dénonce cette féminité fantasmée après laquelle nous courons malgré nous, et rend en même temps hommage aux femmes imparfaites que nous sommes à essayer de faire au mieux avec la vie qui nous entoure.

En cela, les portraits que le spectacle dessine sont aussi justes et complexes que ceux que le cinéaste Pedro Almodóvar peut offrir dans ses films. On sent d’ailleurs son inspiration dans l’écriture de la pièce.

Plusieurs chansons vitaminées, reprises avec un brin d’exagération, viennent d’ailleurs donner corps à cette femme parfaite dont on nous abreuve continuellement. Car il faut être belle, féminine, soignée, et en même temps intelligente, indépendante, entreprenante. Et tenter de retrouver cet idéal de beauté que l’on nous vend sans cesse, de vivre ces scènes de cinéma qui nous ont fait rêver par leur romantisme – mièvre parfois, il faut le reconnaître – ne peut que nous conduire à nous heurter à des écueils.

Autant dire que dans la fièvre de la consommation à laquelle nous sommes habitués, nous consommons de plus en plus l’autre comme un bien. Il faut de l’intensité, de la force, et cela conduit à de l’éphémère, du temporaire. Tout l’inverse de l’idéal qui nous forge. Désir et amour tendent en outre à différer, à l’heure où les tabous autour de la sexualité féminine tombent et où les femmes réclament leur droit au plaisir.

Peut-on être objet de désir et arriver en même temps à affirmer ses propres désirs ? Encore un aspect que la pièce traite avec finesse, sans vulgarité ni trivialité abusive, mais avec la simplicité qui s’impose.

Finalement, chacune saura se retrouver dans ces portraits de femmes excessives, un peu déjantées, qui courent après l’amour compulsivement, habitées par un idéal, une envie d’absolu, des rêves déçus, des échecs successifs, confrontées sans cesse à leurs limites. Dans cette course effrénée où il faut être à la fois corps désiré et être désirant, dans cette société qui pousse à l’individualisme, la jeunesse est un atout autant qu’un défaut pour être à la hauteur de ses propres attentes. Mais la pièce invite à explorer les mille facettes de cet âge libre.

 

 

En savoir plus :

  • Durée du spectacle : 55 minutes.
  • L’Âge Libre se joue au festival Avignon le Off 2017, au Théâtre des Barriques, du 8 au 30 juillet à 18h10 (relâche le 18 juillet)
  • Cie Avant l’Aube (site officiel)

Check Also

Anna Karénine Compagnie Kabuki image 2

[CRITIQUE] « Anna Karénine » par Laetitia Gonzalbes : Une pièce de théâtre romanesque et poétique

Le pari est osé et il est réussi : proposer une adaptation d’Anna Karénine, mise …

Radieuse Vermine affiche

[CRITIQUE] « Radieuse Vermine » (2017) par David Mercatali : Jusqu’où seriez-vous allé ?

Parmi les 1400 spectacles joués au festival Avignon Le Off 2017 cet été, Radieuse Vermine …

Laisser un commentaire