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[CRITIQUE] « La Source des Saints » de Michel Cerda

Voilà le Théâtre Dijon Bourgogne envahi par un brouillard humide et froid venu d’Irlande. Car Michel Cerda met en scène La Source des Saints de John Millington Synge : un mélange réussi entre absurde et cynisme.

Synopsis :

Mary (Anne Alvaro) et Martin Doul (Yann Boudaud) vivent dans l’Irlande rurale et reculée que les vents et le froid rendent hostile. Tous deux sont aveugles et vivent des dons et de l’indulgence des villageois. Mais voilà qu’un Saint (Arthur Verret) traverse le pays avec en sa possession une eau mystérieuse qui pourrait guérir les deux aveugles. Les villageois le conduisent à notre couple, et les voilà qui recouvrent la vue… Les ennuis ne font cependant que commencer…

La Source des Saints
ou le spectacle des cruautés moquées

 

La source des saints image (c) Jean-Pierre_Estournet-4
© Jean-Pierre Estournet

 

La Source des Saints, c’est un éclat de rire. C’est une farandole d’éclats de rire. C’est une comédie où s’immisce le drame, et où le rire cependant n’en finit pas d’éclater. Soulignons que les performances des comédiens Anne Alvaro et Yann Boudaud, tout comme celle d’Arthur Verret, participent de beaucoup à la réussite de la pièce. Ils portent d’un bout à l’autre ces personnages d’aveugles avec brio et sont bouleversants autant dans les scènes comiques que dans les moments où l’émotion surgit. De même, ce Saint étrange fascine et amuse.

Pour commencer, disons que nos deux aveugles, invariablement attachés à errer le long du chemin, font le spectacle des villageois, il faut peu de temps pour s’en rendre compte. Ils sont l’attraction qui vient distraire chacun. Les spectateurs aussi d’ailleurs !

Mary et Martin Doul ne sont certes pas les derniers à médire. Mais de fait, les villageois leur ont joué un drôle de tour : on a raconté à Martin Doul que Mary était une vraie beauté. De là naît une première cruauté : leur rendre la vue, ce sera avoir droit au spectacle de leur découverte mutuelle. C’est ce qui anime d’abord nos villageois.

Et effectivement, la scène de leur découverte réciproque est d’une violence sans nom, et cependant jouée sous les rires du forgeron Timmy et de la jolie Molly Byrne. Les acteurs Chloé Chevalier et Christophe Vandevelde incarnent très bien ces personnages ambivalents dont les rires tonitruants dans cette scène de reconnaissance finissent par déranger et interroger.

Il est évident dès lors que la communauté villageoise n’est pas franchement bienveillante, mais plutôt avide de se jouer de ces deux pauvres êtres qui se sont laissés abuser. La Source des Saints n’aura de cesse de le démontrer.

On rit d’abord – même si c’est d’un rire jaune – avec les villageois de ce pauvre aveugle qui se pensait marié à une femme magnifique. L’humour de John Millington Synge est à grincer des dents, mais on rit, et c’est là la réussite de La Source des Saints et de la mise en scène de Michel Cerda.

On rit encore et ensuite de cet aveugle qui se plaint d’avoir retrouvé la vue, et de son regard sans concession ni poésie sur la triste réalité qui l’entoure. À nouveau, il est grinçant cet homme qui ne sait pas se satisfaire de ce qu’il a, qui geint d’être obligé de travailler, qui ne supporte pas le froid, et qui en outre espère les faveurs de la jeune et belle Molly Byrne, lui qui n’est que vieille loque.

On sait que Samuel Beckett a vu les pièces de son compatriote irlandais, et on voit bien ce qu’il lui doit. Le décor minimaliste de La Source des Saints choisi par Michel Cerda renvoie d’ailleurs à cette ambiance du théâtre de l’absurde telle qu’on la trouve dans les pièces de Samuel Beckett. Et puis dans le comique de situation de ces mendiants errants, de ces pauvres hères, l’héritage est sans conteste. John Millington Synge, plus encore que Samuel Beckett, sait déceler les situations improbables, les retournements de situation, les répétitions lancinantes, et en tirer un miel savoureux qui cache des vérités amères.

La Source des Saints
ou le calice d’amère vérité

 

La source des saints image (c) Jean-Pierre_Estournet-6
© Jean-Pierre Estournet

 

Car la vue permet aux aveugles de voir le monde et les gens tels qu’ils sont : égoïstes, méchants peut-être aussi. Aussi la deuxième partie de La Source des Saints se révèle-t-elle sombre dans ce qu’elle montre du milieu qu’elle dépeint. Notre aveugle est certes geignard mais les êtres qui l’entourent manquent de générosité et de bienveillance. Ce huis clos devient oppressant, menaçant. Les voix s’élèvent et les mots blessent, tout comme la vue qui semble être devenue une malédiction.

Ainsi, la jolie Molly Byrne cache orgueil et dureté, et son instinct de supériorité mis à jour rend tout de suite son minois moins charmant. Timmy, le forgeron, a bien accueilli Martin Doul, mais n’est-ce pas pour faire valoir son mérite aux yeux de la jeune fille ? Paraître grand et beau en comparaison avec le miséreux ? Rien n’est moins sûr. Le voici en tout cas qui malmène, humilie, et chasse le pauvre homme. Cette scène de triangle est admirablement portée par  Christophe Vandevelde, Chloé Chevalier et Yann Boudaud et atteint une tension palpable qui transperce le spectateur.

Et ce Saint ? N’est-il pas plutôt le diable ? Pourquoi chacun veut-il s’acharner à rendre la vue à ces deux êtres qui n’en veulent plus et préfèrent l’obscurité des yeux à celle du cœur que possède ceux qui peuvent voir ? Le faiseur de miracle semble, lui aussi, mû par une fausse bienveillance qui tient plus à la volonté d’obtenir le succès qu’à celle d’écouter les volontés réelles des deux aveugles. Arthur Verret excelle à donner corps à ce personnage étrange et énigmatique, qui vit du regard que l’on porte sur lui.

La Source des Saints
et son revers d’aspérités masquées

 

La source des saints image (c) Jean-Pierre_Estournet-2
© Jean-Pierre Estournet

 

Le voyage dans les îles d’Aran que nous offre La Source des Saints est en tout cas une traversée dans le temps : tradition, misère, ruralité, isolement, désolation. Pas de carte postale touristique. Nous nous retrouvons à partager le quotidien des Irlandais du début du XXe siècle : peu de ressources économiques, une forge et une vie dure guidée par le labeur.

Le rire, dans un tel décor, ne peut qu’être grinçant et mettre au jour les aspérités de la vie qui s’écoule au cœur de ce milieu clos. La mise en scène joue du burlesque comme d’un masque qui cache et révèle en même temps ces aspérités. Ainsi en est-il de notre Saint qui revient sur scène pour assumer les transitions entre les saisons qui passent : un looper — cet accessoire musical qui sert à créer des boucles — et des bruitages stéréotypés, des accessoires qui jouent du cliché assurent le décalage. Nous voyons de la sorte une atmosphère exagérément bucolique provoquer un fort contraste avec les scènes qui l’encadrent. La trouvaille de mise en scène de Michel Cerda fonctionne en tout cas à merveille.

Ce qu’explore encore La Source des Saints, c’est la langue que l’on parle dans ce petit bout d’Irlande. La traduction de Noëlle Renaude, élaborée à l’occasion du spectacle, le rend parfaitement bien. C’est une langue qui râpe et accroche, et cependant John Millington Synge lui rend toute sa poésie : une belle musicalité, des rythmes et sonorités propres. La fascination pour la beauté du dialecte populaire affleure et touche. Les dialogues entre les deux mendiants surtout sont empreints d’une poésie qui fait merveille ; Anne Alvaro et Yann Boudaud rendent vibrants ces sons qui choquent et s’entrechoquent.

Le regard que le dramaturge semble porter sur cette Irlande traditionnelle est, somme toute, bien amer. On n’est pas sûr d’avoir envie de dialoguer avec ces esprits fermés par la coutume et rendus obtus par une agressivité latente. La dureté de la vie abîme les hommes, plus encore que la mendicité. C’est ce que semble suggérer John Millington Synge. On en vient à envier ces aveugles qui échappent à la vue que l’on veut pour eux et qui retrouvent l’apaisement de leur couple, la tranquillité de ne pas voir, la poésie qu’ils peuvent trouver à la vie quand ils ne voient pas la réalité.

 

 

En savoir plus :

  • La Source des Saints a été jouée au Théâtre Dijon Bourgogne (France) du 13 janvier au 10 février 2017
  • La traduction de Noëlle Renaude est disponible : La Source des Saints, John Millington Synge, Editions théâtrales, janvier 2017, 10 €

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