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GAME OF THRONES saison 8 afffiche OCS série

[Critique] « Game of Thrones » saison 8 : Épisode par épisode

Game of Thrones saison 8 épisode 3 : The Long Night

Synopsis :

La grande bataille contre le Roi de la nuit et son armée commence à Winterfell.

Scénaristes : David Benioff et D. B. Weiss
Réalisateur : Miguel Sapochnik
Durée :
60 minutes

L’exercice de la critique ressemble parfois à l’inévitable collision d’une bataille redoutée. On y oppose des sentiments antagonistes, des espoirs et des déceptions, des soulagements et des frustrations. En veilleurs aux remparts, il faut parfois affronter ces épisodes dont l’on aimerait en dire que du bien, trop de bien, encore sous les effets de l’adrénaline, encore anesthésié par ces moments bouleversants. Mais il faut aussi affronter ces épisodes qui laissent une saveur âpre, ceux qui nous laissent en colère et nous font regretter des temps meilleurs.

Promesse épique que l’on attendait depuis les grands débuts de Game Of Thrones en 2011, l’épisode 3, The Long Night, est sans doute l’épisode de Game of Thrones saison 8 qui divise le plus depuis sa diffusion. HBO ne garantissait pas seulement l’épisode le plus spectaculaire jamais réalisé, comparé (à tort) à la bataille du gouffre de Helm dans Le Seigneur des Anneaux. The Long Night — en référence à une période située plus de 8000 ans avant l’histoire du Trône de Fer, lorsque l’obscurité a régné sur Westeros pendant des générations entières, marquant les premiers affrontements entre marcheurs blancs et Enfants de la forêt — devait aussi être le climax d’un certain nombre de thèmes, d’arcs narratifs et de développements depuis le premier épisode de la série, dont la menace des marcheurs blancs semblait prévalante sur tout le reste.

Mettons-nous d’accord sur un point : HBO a sorti les gros moyens en crachant une bonne partie de son budget telles les flammes de ses dragons. La mise en scène de Miguel Sapochnik est époustouflante, éprouvante, admirable (inoubliable ?) et ce malgré le manque de clarté que beaucoup lui reproche. La tension est viscérale, notamment orchestrée par du grand Ramin Djawadi. On se surprend crispé sur son fauteuil, comme piégé au milieu d’une brume irrespirable où la vie de nos personnages préférés est sérieusement mise en péril. Et l’on respire finalement lorsque le climax atteint son dénouement avec cet ultime coup de poignard. Mais est-ce tout ce que Game Of Thrones et la saga de G. R. R. Martin ont à nous offrir ? Est-ce qu’une série de fantasy, sous principe d’être par essence « fantaisiste », doit s’émanciper de la cohérence et du réalisme au profit de scènes à sensations ?

Si l’épisode divise autant, c’est en fait parce qu’il nous questionne non seulement sur la nature même de cette histoire, mais aussi du rapport que l’on entretient avec elle et ses personnages. Ce sont des épisodes comme celui-ci, comme Hardhome ou La Bataille des bâtards, qui attirent l’audimat, mais ce ne sont pas ces moments qui définissent Game Of Thrones.

Ce qui en fait une histoire à part, c’est sa manière d’échafauder ses intrigues et ses conflits, ses indices disséminés, ses prophéties, ses trames de fond, ses arcs narratifs qu’empruntent et achèvent ses personnages. La saga de G. R. R. Martin ne s’est pas uniquement démarquée par son caractère spectaculaire et choquant mais par ses bons dialogues, ses jeux politiques et la maturation des personnages tels que Jon (Kit Harrington), Arya (Maisie Williams) ou Jaime (Nikolaj Coster-Waldau), ainsi que les morts causées par leurs décisions malavisées. Renverser les attentes des fans n’en est pas son fond de commerce. Aussi, faire d’Arya la meurtrière du Roi de la nuit — dont elle n’a connaissance que depuis deux épisodes — semble bien moins satisfaisant que valider l’arc narratif de Jon en le confrontant à son ennemi juré. Les créateurs de la série ont préféré s’en affranchir au nom de l’effet de surprise.

En fait, s’il y a bien un effet de surprise, c’est cette « armure narrative » qui protège les personnages d’une mort certaine. Les amants Stark, Tywin Lannister (Charles Dance) ou Oberyn Martell (Pedro Pascal) n’ont eu aucune chance de plaidoyer pour répondre de leurs erreurs. Toute action défavorable entrainait sa conséquence immuable : la mort. Dans l’épisode The Long Night, nombreux sont les personnages majeurs à survivre à l’avant-garde et à la déferlante de morts-vivants. Jaime, Brienne (Gwendoline Christie) et Pod (Daniel Portman) auraient dû être écrasés dès les premières minutes. Jorah (Iain Glen) n’aurait pas dû survivre à la première offensive. Et ne parlons pas de Sam (John Bradley), passant l’épisode à gémir au milieu du bruit et de la fureur. Cerné par des milliers de morts ranimés par le Roi de la nuit, Jon n’aurait pas dû profiter de la coupe au montage pour se retrouver ensuite encerclé par seulement dix d’entre eux. Et au terme de la bataille, retranchés face à un mur par des milliers d’autres morts-vivants, Jaime, Brienne et Pod n’auraient pas dû être les seuls survivants du carnage.

G. R. R. Martin ne nous a pas habitués à cela. Si les créateurs n’assument plus de condamner leurs personnages fétiches, il ne fallait pas les mettre dans une telle position. Ici, il n’est pas question d’espérer coûte que coûte des morts, de la violence et de grandes tragédies. Il est question de réalisme et de conséquences. C’est d’autant plus regrettable que le superbe épisode 2, avec tous ces personnages persuadés que l’aube allait venir les cueillir, perd rétroactivement de sa force. Même dans les cryptes, Sansa (Sophie Turner), Tyrion (Peter Dinklage), Varys (Conleth Hill), Misandei (Nathalie Emmanuel) et Vère (Hannah Murray) ont pu échapper sans mal aux doigts décharnés des momies Stark. C’est sans oublier Tormund ou Ver Gris, qui avaient ici l’occasion idéale de tirer leur révérence. A trois épisodes de la fin, beaucoup de personnages pour peu de temps restant d’écran et surtout conclure encore tant d’arcs…

« Winter is coming », nous assénait Ned Stark, devise de sa lignée depuis des siècles. Nous avons attendu l’hiver huit années durant, et cette longue nuit qui devait durer des générations aura duré quelques heures à peine. Les maladresses et occasions manquées jonchent les tranchées : aucun duel notoire entre les généraux du Roi de la nuit et nos braves héros. Aucune stratégie digne de ce nom forgée par des esprits aussi lumineux que Tyrion, Davos (Liam Cunningham) ou Bran (Isaac Hempstead-Wright). Sans parler de la facilité (dont nous étions avertis) avec laquelle l’armée entière du Roi de la nuit s’évanouit dans la nuit à sa mort. Sorte de « négationnisme » médiéval, celui-ci ne laissera que des cendres derrière lui dont n’auront même pas écho les habitants de Port-Réal ou de Dorne. Cersei, pourtant dépeinte dans les livres comme une stratège bien moins intelligente qu’elle ne le pense, démontre ici qu’elle a fait le bon pari en restant à distance de la bataille de Winterfell. Le titre de l’oeuvre n’aurait donc trompé personne : le Trône de Fer n’est pas que le voyage mais aussi la destination, légitimant Cersei comme l’ultime menace à affronter, plus redoutable encore que le Roi de la nuit…

Un Roi de la nuit dont on sait peu finalement, encore inédit dans les livres de G. R. R. Martin, mais que l’on aurait voulu plus explicite sur ses intentions — chose certes délicate pour un muet ! Un affrontement mental entre ce dernier et Bran, étrangement absent de l’épisode, que beaucoup imaginaient prendre le contrôle du dragon de glace ? Des flashback sur la nature du Roi de la nuit pour mieux nous aider à compatir et le voir autrement qu’en simple être malveillant, incarnation de la mort, éradiquant la mémoire de l’humanité ? Rien de tout cela, et peut-être rien de plus d’ici la conclusion de la série. A croire que les scénaristes Weiss & Benioff ont déserté le champ de bataille de G. R. R. Martin pour s’exiler auprès des contrées de Disney — ils superviseront une nouvelle saga Star Wars.

Ce n’est sans doute pas anodin si Samwell Tarly avait mentionné le devoir de mémoire de l’humanité et la crainte déshumanisante de l’oubli. En bon historien, G. R. R. Martin est attaché aux leçons du passé. Pas seulement étudier l’histoire telle qu’on l’enseigne, mais aussi ses faits, anecdotes et personnages périphériques qui échappent parfois aux certitudes du présent. La Longue Nuit sera-t-elle ainsi ignorée par les contrées plus éloignées de Westeros, comme si la guerre n’avait jamais eu lieu ? Malgré tout, il se pourrait bien que ce troisième épisode de Game of Thrones saison 8, qui a pourtant marqué l’histoire du petit écran, ne marque pas tant que ça les mémoires des partisans de la saga de G. R. R. Martin. Deux œuvres qu’il faut définitivement dissocier, exactement comme l’inévitable collision d’une bataille redoutée.

Paul Vogel

Rédacteur/Editor chez Bulles de Culture
Piégé très tôt dans l'Engrenages des séries, impossible de passer plus de 24h chrono sans sauter dans La Quatrième Dimension, sous peine de finir aux Urgences. Citation inspirante préférée : "Sheeeeeeiit" (Clay Davis, "The Wire").

TOP 5 TV : "Six Feet Under", "Breaking Bad", "The Wire", "Urgences", "Lost"
Paul Vogel

Un commentaire

  1. GoT 8×3 Il y a très longtemps, à une époque oubliée, une force a détruit l’équilibre des saisons. Dans un pays où l’été peut durer plusieurs années et l’hiver toute une vie,

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