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George Dandin ou le mari confondu de Molière par Jean-Pierre Vincent photo 3
© Pascal Victor

[Critique] « George Dandin ou le mari confondu » par Jean-Pierre Vincent : Rira bien…

C’est avec la farce de Molière George Dandin ou le mari confondu que Jean-Pierre Vincent a fait rire vivement le public du Théâtre Dijon Bourgogne. L’avis et la critique théâtre de Bulles de Culture.

Synopsis :

George Dandin (Vincent Garanger), paysan qui a fait fortune, a épousé pour se faire un nom la très jeune Angélique (Olivia Chatain), fille des nobles M. et Mme de Sotenville (Alain Rimoux et Élisabeth Mazev). La jeune épousée ne cherche qu’à faire les yeux doux au très noble et courtois Clitandre (Iannis Haillet), lequel se fait servir par le très indiscret Lubin (Anthony Poupard). Et notre Lubin trouve très à son goût la servante d’Angélique, la pétillante Claudine (Aurélie Edeline). L’ensemble se passe sous le regard silencieux du pâtre Colin (Gabriel Durif), musicien à ses heures.

George Dandin ou le mari confondu, une (c)riante satire

George Dandin ou le mari confondu de Molière par Jean-Pierre Vincent photo 2
© Tristan Jeanne-Valès

Avec George Dandin ou le mari confondu, c’est la trame d’une farce de jeunesse que Molière reprend. Mais à la trame simpliste, celle du mari qui cherche à confondre son épouse devant les beaux-parents pour que ceux-ci lui donnent raison à lui, le mari trompé, Molière superpose le spectacle des violences de son époque. Il en résulte une pièce aussi féroce qu’efficace où tous les faux-semblants se fissurent, craquellent avant d’exploser. Toute l’ironie de la pièce tient en l’ambigüité de l’adjectif « confondu » qui vient qualifier George Dandin. L’adjectif peut en effet renvoyer à la confusion des classes sociales que le mariage rend évidente, mais aussi à des sens plus classiques comme « couvert de honte », « troublé au point de ne plus savoir que répondre », ou même « démasqué par tous ».

Ce sont toutes ces significations qui trouvent un écho dans George Dandin ou le mari confondu. Car notre homme est bien un paysan mal dégrossi qui cherche à accéder à la noblesse sans en posséder les codes de communication, de conduite. C’est aussi un mari couvert de honte par la légèreté de sa jeune épousée, et toujours réduit au silence par elle. Mais c’est encore un homme violent qui entend « posséder » sa femme comme il possède son bétail, soit comme une propriété qui lui revient de droit.

Toutes ces facettes du personnage, le jeu de Vincent Garanger les fait apparaître à merveille. Le public oscille sans cesse entre la compassion pour ce bonhomme tourné en ridicule par ses beaux-parents, son épouse, et même par l’amant d’Angélique, le méprisant Clitandre, et des sentiments plus troubles à son égard. Car la violence dont Dandin est victime n’a d’égale que celle qu’il exerce.

Une mise en scène d’une audacieuse simplicité

Ce qui est évident, c’est que Jean-Pierre Vincent a retenu tout le sel de cette farce qu’est ce George Dandin ou le mari confondu et l’exploite à merveille. Assisté de Léa Chanceaulme à la mise en scène, de Bernard Chartreux à la dramaturgie, de Jean-Paul Chambas et Carole Metzner à la scénographie, il livre une composition fascinante : un décor sobrement blanc sur lequel peuvent se projeter les rêves de grandeur de George Dandin à l’ouverture de la pièce, ou bien la campagne qui le qualifie bien davantage, ou encore une chapelle dans laquelle le mari met à l’épreuve sa jeune épouse, les tourments des cieux nocturnes. La vidéo-projection fait ainsi voyager le spectateur entre les différents espaces qui sous-tendent le drame conjugal.

Ce qui donne encore un rythme particulier à la pièce, c’est encore l’insertion des pastorales chantées par Gabriel Durif, le silencieux Colin. Belle façon que de rappeler de la sorte que George Dandin ou le mari confondu est initialement une comédie-ballet. On peut d’ailleurs penser que la brièveté de la pièce trouve ici une explication : la pièce de Molière est brève car elle était entrecoupée des scènes dansées et chantées orchestrées par Jean-Baptiste Lully. L’adaptation que fait ici Gabriel Durif de pièces extraites du Grand divertissement royal de Versailles, co-signé par Lully et Molière, est véritablement magistrale.

L’accordéon, par sa dimension populaire, s’accorde parfaitement à la paysannerie évidente de Dandin, que vache, paille et puits viennent rappeler dans le décor. La poésie des pastorales vient contraster avec la violence des scènes d’affrontement entre George Dandin et sa belle-famille, et apportent un contrepoint positif. Car les pastorales sont traversées de sentiments amoureux sincères, ce dont notre pièce est tout à fait exempte. Rappel intéressant qui rachète la paysannerie d’une certaine façon.

Une pièce d’une intrigante actualité

George Dandin ou le mari confondu de Molière par Jean-Pierre Vincent photo 1
© Tristan Jeanne-Valès

Si Jean-Pierre Vincent a choisi des costumes qui rappellent l’époque de Molière, la modernité de George Dandin ou le mari confondu n’en finit toutefois pas de surprendre au fil du spectacle. Les manièreries verbales de M. et Mme de Sotenville ou l’arrogance dédaigneuse d’un Clitandre tout de cuir vêtu résonnent avec le mépris de classe que l’on retrouve encore de nos jours ou avec l’instinct de supériorité citadin. On constate tout au long de la pièce qu’on porte sur la campagne et ses habitants les mêmes préjugés négatifs aujourd’hui qu’hier, et cela sidère !

La pièce montre encore la façon dont on reporte sur l’autre l’humiliation dont on est victime : M. et Mme de Sotenville se sentant inférieurs à Clitandre font à l’inverse tout pour rabaisser leur gendre. De même, George Dandin, ridiculisé par ses beaux-parents et humilié devant Clitandre, est tout plein de violence contre sa femme qu’il voudrait inférieure à lui et qui se refuse à l’être.

De même, les propos tenus par Angélique et Claudine sont d’une modernité effarante pour l’époque de Molière. Car d’ordinaire la comédie aime à montrer le badinage des servantes et des serviteurs entre eux. Pas de cela avec le personnage de Claudine qui tient tête à Lubin avec force et qui n’hésite pas à répondre à Clitandre. Aussi le marivaudage de Lubin tourne-t-il court, net et définitivement ! Voilà une modernité qui surpasse Marivaux ou Beaumarchais !

Le personnage d’Angélique est lui aussi d’une audace véritable, allant jusqu’à confronter ses parents au choix qu’ils ont fait de la vendre à un mari dont elle ne voulait pas, d’avoir servi égoïstement avec ce mariage leurs intérêts financiers plutôt que son bonheur. Nous la voyons ainsi répondre à son mari : « M’avez-vous avant le mariage demandé mon consentement, et si je voulais bien de vous ? Vous n’avez consulté pour cela que mon père, et ma mère, ce sont eux proprement qui vous ont épousé, et c’est pourquoi vous ferez bien de vous plaindre toujours à eux des torts que l’on pourra vous faire. Pour moi, qui ne vous ai point dit de vous marier avec moi, et que vous avez prise sans consulter mes sentiments, je prétends n’être point obligée à me soumettre en esclave à vos volontés, et je veux jouir, s’il vous plaît, de quelque nombre de beaux jours que m’offre la jeunesse ; prendre les douces libertés, que l’âge me permet, voir un peu le beau monde, et goûter le plaisir de m’ouïr dire des douceurs. Préparez-vous-y pour votre punition, et rendez grâces au Ciel de ce que je ne suis pas capable de quelque chose de pis ».

Qu’une femme puisse revendiquer de la sorte le droit d’être consultée, le droit à l’amour et au respect, à l’indépendance et au plaisir demanderait à être entendu partout aujourd’hui encore !

En savoir plus :

  • George Dandin ou le mari confondu a été joué au Théâtre Dijon Bourgogne du mardi 24 avril au samedi 5 mai 2018
  • George Dandin ou le mari confondu sera joué : les 23 et 24 mai 2018 au CDN de Besançon ; les 29 et 30 mai 2018 au Bateau Feu Scène nationale de Dunkerque ; du 26 septembre au 7 octobre 2018 au MC93 Maison de la Culture de la Seine-Saint-Denis de Bobigny ; du 10 au 12 octobre 2018 à l’Espace des Arts Scène nationale de Chalon-sur-Saône ; les 17 et 18 octobre 2018 au Théâtre du Beauvaisis Scène nationale de l’Oise de Beauvais. Autres dates à venir
  • Durée du spectacle : 1h45
  • Dossier du spectacle disponible sur le site du Théâtre Dijon Bourgogne
Morgane P.

Morgane P.

Rédactrice/Editor chez Bulles de Culture
Littéraire dans l’âme, cœur tendre, j’aime que l’on me raconte des histoires, que l’on m’emmène à la rencontre de personnages qui me fassent vibrer, qui m’emportent, qui me touchent, et vivre à travers eux de belles et incroyables aventures.

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