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Soudain l'été dernier affiche

[CRITIQUE] « Soudain l’été dernier » par Stéphane Braunschweig

Du 10 mars au 14 avril 2017, l’Odéon-Théâtre de l’Europe a accueilli la nouvelle création de Stéphane Braunschweig, Soudain l’été dernier de Tennessee Williams, une pièce de théâtre de 1958. Notre avis sur une mise en scène où folie, rêve et drame sont alliés dans une tension fidèle à l’œuvre de l’auteur américain.

Synopsis :

Sébastien, jeune homme mystérieux sur lequel on ne sait presque rien, à part son amour de la poésie, vient de mourir soudainement l’été dernier alors qu’il se trouvait à Cabeza de Lobo avec sa cousine Catherine (Marie Rémond). Cette dernière tente d’expliquer les raisons étranges de la mort de son cousin, mais la mère de Sébastien, Violette Venable (Luce Mouchel), la considère comme folle : son fils aimé et chéri n’a pas pu mourir de « cette » façon. Elle fait alors venir le docteur Coukrowicz (Jean-Baptiste Anoumon) pour qu’il prouve la démence de sa nièce et la lobotomise. Mais il se pourrait que l’histoire racontée par Catherine soit en fait vraie…

Soudain l’été dernier :
Un huis clos tropical

 

Soudain l'été dernier image (c) Elizabeth Carecchio
© Elizabeth Carecchio

 

Soudain l’été dernier de Tennessee Williams est devenu célèbre en 1959 grâce au film éponyme de Joseph L. Mankiewicz avec Elizabeth Taylor. Mais le dramaturge a trouvé le film trop réaliste et a au contraire insisté sur le côté fantasmatique de son texte. C’est ce que le metteur en scène Stéphane Braunschweig a bien compris. En témoigne une scénographie où les espaces sont mélangés, où les pulsions peuvent éclore, et où la vérité cherche à germer.

Le spectateur est d’abord plongé dans une jungle sublime et imposante : fleurs tropicales, lianes, arbres gigantesques recouvrent la scène. On entend parfois quelques pépiements d’oiseaux. L’illusion est complète. Il s’agit de la jungle que Sébastien a reconstituée chez sa mère. Et c’est dans cette atmosphère étouffante qu’elle décide de recevoir ses invités du jour : Catherine, le médecin et la famille de Catherine. Les fantasmes de chacun trouvent à s’épanouir dans ce huis clos sauvage et inquiétant.

Délier les lianes de la folie

 

Soudain l'été dernier image (c) Thierry Depagne 1
© Thierry Depagne

 

Mais le réalisme de ce décor est vite déjoué : Stéphane Braunschweig préfère montrer les forces psychiques qui animent ces personnages. Ainsi, la forêt tropicale se trouve encerclée au milieu du spectacle par un colossal mur capitonné blanc, soit le décor cher aux hôpitaux psychiatriques.

Magie du décor : ce mur tombe du haut des cintres tandis que quelques arbres s’élèvent lentement vers le haut de la scène. Ce mouvement de décors à vue rappelle la mise en scène du Tartuffe par le même Stéphane Braunschweig en 2008 où avant la première rencontre entre Tartuffe et Elmire, les murs se mettaient à monter de quelques mètres, créant un espace plus confiné et inquiétant.

Le changement de décor dans Soudain l’été dernier aurait pu se faire dans le noir. Mais par ce mouvement majestueux, le metteur en scène rappelle au spectateur qu’il ne faut pas s’y fier : tout au théâtre n’est qu’illusion. De même, dans ce décor à moitié jungle, à moitié lieu d’internement, qui dit la vérité ? Qui est fou ? La mère qui défend l’image de fils parfait qu’elle se faisait de Sébastien ?  Ou bien Catherine qui révèle, à mots couverts, ce que personne ne veut entendre dans la société bien-pensante de la Nouvelle-Orléans, l’homosexualité de son cousin ?

Un spectateur sous tension

 

La tension est maintenue jusqu’aux dernières secondes du spectacle. Le spectateur de Soudain l’été dernier, au milieu de cette jungle fantasmatique, ne sait à qui se fier. Le docteur Coukrowicz, embauché par la mère de Sébastien, ne semble pas enclin à pratiquer la lobotomie sur Catherine. Au contraire, c’est lui qui la pousse à parler et à raconter une fois de plus l’histoire de la mort de Sébastien. Le public, placé en situation d’observateur comme un médecin face à ses patients, finit par croire au discours de Catherine, émouvante et à fleur de peau.

Luce Mouchel (la mère) et Marie Rémond (Catherine) défendent avec force leurs personnages, deux femmes qui ont aimé éperdument Sébastien. Seulement voilà, seule Catherine a eu accès à la vérité du jeune homme : elle l’a vu mourir et sorti plus bouleversée que folle de cette aventure de l’été dernier. La mère, elle, a refusé de voir en son fils quelqu’un qu’elle ne connaissait finalement pas aussi bien qu’elle le pensait.

Le combat de deux femmes

 

Soudain l'été dernier image(c) Thierry Depagne 3
© Thierry Depagne

Dans la pièce de théâtre Soudain l’été dernier, c’est à une lutte sans répit que les deux femmes se livrent.

L’actrice Marie Rémond joue une Catherine perdue et aux abois. Enfermée dans un hôpital psychiatrique, elle est relâchée le temps d’un après-midi pour être donnée en pâture à Violette Venable. La fragilité psychologique du personnage est parfois caricaturée par la comédienne qui limite la folie à une agitation inutile sur scène et dont la voix se perd dans les aigus. Mais cet excès s’efface dans une dernière tirade où Marie Rémond laisse parler l’émotion. Seule à l’avant-scène et face au public, elle convainc les spectateurs de l’Odéon-Théâtre de l’Europe de croire cette femme que la société a voulu faire taire.

En face, l’actrice Luce Mouchel interprète à merveille une femme que la maladie a affaibli, à la démarche incertaine et au corps fatigué. Mais, sûre d’elle, elle veut coûte que coûte assoir son pouvoir. Sa domestique a intérêt à lui servir son cocktail daïquiri quotidien à l’heure, son ton est cinglant envers ceux qui s’opposent à elle et, même fatiguée dans sa chaise roulante, elle refuse de voir Catherine gagner et la rabaisser à chaque phrase. La voix grave de Luce Mouchel donne autorité et puissance à Violette Venable. Et l’actrice défend avec force son personnage qui n’est pas seulement une femme autoritaire et intraitable. Elle est aussi une mère qui, dans de longues tirades, chante son amour pour son fils disparu.

La force de la mise en scène de Stéphane Braunschweig pour Soudain l’été dernier tient à la réussie et envoûtante dimension symbolique. De même que cette tension que les acteurs arrivent à maintenir du début à la fin, entre fiction et réalité, entre illusions et vérité, entre folie et lucidité.

 

En savoir plus :

  • Soudain l’été dernier de Tennesse Williams, mise en scène de Stéphane Braunschweig, à l’ Odéon-Théâtre de l’Europe (Paris, France) du 10 mars 2017 au 14 avril 2017. En tournée à Marseille (Théâtre du Gymnase) du  25 au 29 avril 2017 puis à Milan en Italie (Piccolo Teatro) du 11 au 14 mai 2017

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