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[CRITIQUE] « Yaak Valley, Montana » (2016) de Smith Henderson

Le roman Yaak Valley, Montana de Smith Henderson nous invite à visiter une Amérique haute en couleurs et émouvante au possible : celle des années quatre-vingts, rurale, déshéritée, loin des figures glorieuses du rêve américain. Une épopée aux airs de « road story » qui a tout pour captiver !

Synopsis :

Pete est la rare recrue masculine dans sa catégorie du Département des services familiaux : il est assistant social. Son domaine ? La Yaak Valley, qui s’étend autour de la petite ville de Tenmile. C’est-à-dire une ancienne région minière peuplée de mineurs et de bûcherons où l’on vit plus volontiers dans des cabanes ou des mobile-homes. La ville de Tenmile, qui a réussi à devenir le chef-lieu du canton, comprend son juge, son procureur alcoolique, et Pete. Ceux que Pete côtoie sont des familles dévorées par la misère et les dépendances en tout genre, les parents aux abonnés absents, les gosses paumés qu’on tente de sauver. Mais Pete est loin d’être un exemple de stabilité lui-même, et quand les fantômes de son passé reviennent le hanter, les façades tombent et Pete n’a plus qu’une solution : faire comme il peut.

Yaak Valley, Montana
ou la dérive des âmes en peine

 

Le roman s’ouvre sur une scène d’affrontement, celui d’une mère et de son fils Cecil. La mère n’a pas hésité à viser son fils et à tirer. Le décor est campé et le ton est donné. Les personnages que l’on croise tout au long de Yaak Valley, Montana ont tous été malmenés par une vie difficile, dans une région où le travail manque, où les jeunes n’ont pas de perspective d’avenir, et où l’espoir de s’en sortir semble être définitivement enterré.

On est loin de l’Amérique moderne. L’ancrage de la terre est encore prégnant. La reconversion n’est pas encore amorcée. Tenmile et la vallée du Yaak paraissent prisonniers, captifs entre un passé révolu et un avenir qui tarde à tenir ses promesses, reclus dans un présent qui manque d’horizon. On dirait que la seule possibilité, c’est l’engluement inéluctable dans la grisaille et la neige de cette région oubliée.

Smith Henderson nous livre un ensemble de portraits qui dessinent une Amérique à la dérive. C’est à travers les yeux de Pete que nous assistons au quotidien de l’assistant social :

  • se faire attaquer par des chiens,
  • se retrouver avec un fusil plaqué sur la tempe,
  • chercher sans cesse des solutions d’hébergements d’urgence pour ces jeunes qui se retrouvent sans toit,
  • aider comme il le peut ceux pour qui il ne peut pourtant pas grand chose.

On navigue entre les hébergements de fortune ; on sillonne les bois où se mettent en place des plants illégaux ; on erre dans les cafés où l’on s’assomme d’alcool pour oublier la morosité ; on vagabonde dans les zones urbaines mal fréquentées ; on visite les squats. L’Amérique que nous découvrons, c’est celle qui se terre, celle qui ne se voit pas ; Yaak Valley, Montana nous la dévoile brillamment.

Yaak Valley, Montana nous fait ainsi découvrir les travers, les blessures, les espoirs et les craintes du jeune Cecil sur lequel le roman s’ouvre, puis nous amène à découvrir un jeune garçon qui vit avec son père en pleine forêt, Benjamin et Jeremiah Pearl, dont le caractère mystérieux cache un terrible drame.

Smith Henderson est sans concession dans ces portraits, et évite soigneusement la facilité du misérabilisme. Ses personnages viennent de cette façon vibrer en nous avec force et conviction. Pas de manichéisme, pas de caricature. Les visages qui nous sont présentés sont tous complexes, riches en en nuances, pétris de contradiction.

Mais dans ce combat que mène chaque être pour survivre, et même si le sordide, le laid, l’innommable ne sont jamais loin, on veut croire en l’humanité avec Smith Henderson, croire en l’humain, croire que les impasses conduisent à inventer l’échelle pour s’enfuir.

Yaak Valley, Montana :
De tristes odyssées

 

Chacun doit faire face à ses démons dans le roman de Smith Henderson. Le héros n’est pas épargné. Pete est mis face à ses contradictions : il est parti après sa séparation mais ne peut empêcher Beth de partir au Texas avec sa fille Rachel. Quand celle-ci s’enfuit de chez sa mère, il doit également affronter ses limites. L’alcool l’accompagne en abondance dans ces tristes épisodes. Et le voilà en plus acculé par le contrôleur judiciaire de son frère Luke, obligé de se confronter seul au décès de son père et au flot de souvenirs que cela engendre.

Quand en plus la jolie Mary, produit des services familiaux dans ce qu’il comporte de plus sinistre, se trouve incapable de panser ses plaies et de le soutenir, c’est une lente chute pour notre Pete. Il roule d’un endroit à l’autre, parcourt les forêts, prend l’avion en catastrophe. Sa route est souvent sinueuse, il perd beaucoup de lui en chemin, s’abime parfois, mais finira par redécouvrir l’essence de lui-même.

Sa dérive égale, en un sens, celle du jeune Cecil dont les aléas du parcours ponctuent l’ensemble de Yaak Valley, Montana. Le jeune homme échoue d’un pire à un autre pire, fuyant lui aussi ce que la vie lui a infligé comme épreuve, se réfugiant dans la violence pour cacher ses plaies.

C’est aussi de pire en pire que vogue la jeune Rachel, la fille de Pete. Solitaire, mélancolique, et courageuse, la jeune fille quitte le foyer instable de sa mère. Perdue entre des parents qui peinent à jouer leur rôle après les éclats de leur séparation, elle leur inflige une peine à l’allure d’ultimatum. Fragile et naïve, puis calculatrice et pragmatique, la jeune fille échappe à certains crocs pour tomber dans d’autres griffes.

Le salut est-il possible après un tel chemin ? L’errance peut-elle revenir sur ses pas ? Racheter le passé ? Découvrir l’avenir ? Elle semble en tout cas l’unique voie laissée à ces jeunes livrés à eux-mêmes qui se cherchent et se découvrent au fil de leurs rencontres, qu’elles soient heureuses ou malheureuses.

Des personnages inquiétants
et émouvants

Yaak Valley, Montana décrit encore une autre dérive, celle de Jeremiah et Benjamin Pearl. Reclus dans la forêt, ceux-ci semblent en proie à un délire mystique, sèment derrière eux d’étranges « quarters » : des pièces que Jeremiah a détournées ou trouées lui-même. Devenu homme à abattre par les forces de police, intéressant les services secrets, l’homme dérange de plus en plus.

Mais qu’est-il donc arrivé ? Et où sont donc passés la mère de Benjamin et ses cinq frères et sœurs ? L’intrigue, de plus en plus fascinante, nous lance à la suite et à la poursuite de ces personnages aussi inquiétants qu’émouvants.

La narration prend son temps, et nous le savourons. Alternant entre le récit des dérives de Pete et le témoignage de Rachel, devenue Rose au cours de son errance – témoignage lui aussi sans concession – Smith Henderson nous offre une fresque passionnante où les odyssées se croisent, où les retours se compliquent et se mélangent, où les dérives se multiplient, agrémentées d’alcool, d’espoirs déçus, et de milliers de kilomètres courus et parcourus.

Il faut avancer pour ne pas mourir, avancer pour croire, avancer pour chercher, se retrouver, et peut-être avancer pour apprendre à revenir en arrière, trouver enfin la paix. Trouver enfin ce qui compte.

Nous avalons ces kilomètres d’une traite au fil des pages de Yaak Valley, Montana lues avec avidité, et nous sortons du roman triste de laisser derrière nous ces personnages avec lesquels nous avons tant partagé.

En savoir plus :

  • Yaak Valley, Montana, Smith Henderson, éditions Belfond, août 2016, 500 pages, 23 euros.

 

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