enfr
Informations

Critique / « L’ombre d’un père » (2019) de Christophe Hein

Christoph Hein, né en 1944 à Münsterberg en Allemagne, aujourd’hui Ziębice en Pologne, fut  l’une des grandes voix dissidente du temps de la RDA, et depuis 1989 est considéré comme un grand intellectuel allemand, de la lignée de Heinrich Böll. Konstantin, qui raconte sa vie dans L’ombre d’un père, véritable monologue, paru chez Métaillé en 2019 et chez Points en février 2021, partage des ressemblances avec Christoph Hein. La critique et l’avis sur le livre.

Cet article vous est proposé par un rédacteur-invité, le chroniqueur Chris L..

L’ombre d’un père : avis et critique

Tous deux ne purent fréquenter le lycée, pour des motifs liés à leur père, l’un parce que fils de criminel de guerre, l’autre étant pasteur, fonction non reconnue comme celle de travailleur en RDA. Tous deux ont suivi les cours du soir pour passer le bac, ont étudié à l’université, ont eu une passion dévorante pour le cinéma, ont travaillé dans une librairie. Comme l’indique l’auteur : « Des évènements authentiques sont à l’origine de ce roman. Les personnages ne sont pas inventés ».

En 2012, une jeune journaliste souhaite regrouper les trois derniers directeurs du lycée qu’ils  dirigèrent, pour une photo et une interview. Konstantin Boggosch, né six jours après la fin de la guerre, est peu enclin à cet exercice. Au fil des pages, les motifs de ce refus apparaissent. À sa naissance, Gerhard Müller, industriel, nazi de la première heure, SS haut gradé, avait déjà été exécuté comme criminel de guerre. Pour éviter à ses fils, Konstantin et Gunthard, l’aîné, d’endosser ce passé, leur mère, femme de ménage, interdite d’exercer son métier d’enseignante, leur donne son nom de jeune fille. Elle cache à ses enfants la dure réalité de ce que fut leur père. Un jour elle doit tout leur avouer et dès lors les deux frères se déchirent, s’opposent, s’ignorent, ayant des visions de leur père inconciliables, héros de guerre injustement reconnu coupable pour Gunthard, responsable de crimes contre l’humanité pour Konstantin.

Sous le nouveau régime politique, qui veut faire payer aux enfants les atrocités commises par leurs parents, Konstantin étouffe. Il veut fuir la ville où il réside, marquée à jamais par le passé de son géniteur. À ses quatorze ans, sans que sa mère le sache, il fuit vers l’ouest pour échapper à « L’ombre d’un père ». Il aboutit à Marseille dont il a toujours rêvé. Grâce aux enseignements de sa mère il est devenu multilingue, ce qui facilite son intégration. Il convertit cet atout en amitiés, en travail. Garçon pugnace, courageux, volontaire, il s’invente un passé où son père n’existe pas. Au bout de deux années d’épanouissement, il lui devient insupportable de trahir la confiance des personnes qui l’ont aidé, leur cachant que son père fut un monstre alors qu’eux, résistants, furent déportés. Par ailleurs, il veut retrouver sa mère, la pensant seule.

Revenir en RDA, le jour où le mur de Berlin commence son édification, l’oblige à retrouver les camps de transit en rentrant dans son pays, tels que découverts lors de sa fuite. Jusqu’à la chute du mur de la honte en 1989, sa vie en RDA s’avère complexe, avec L’ombre d’un père omniprésente, véritable fardeau dont il est impossible de se débarrasser

Un roman âpre, dans la grisaille duquel émergent des individus lumineux comme sa mère, le père de sa première femme, ses amis à Marseille et ses deux épouses. Une vie gangrénée par un régime policier où la délation règne, et par L’ombre d’un père. Un homme droit qui jamais ne se plaint, au milieu de personnages qui ont de l’épaisseur. Un livre sur la filiation, d’une grande richesse, plein de profondeur, qui ne se lâche pas. Christoph Hein mérite d’être lu et mieux connu.

En savoir plus :

  • L’ombre d’un père, Christophe Hein, Editions Metailié, janvier 2019, 416 pages, à partir de 15 € (numérique)
Bulles de Culture - Les rédacteur.rice.s invité.e.s