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Critique / « Ici n’est plus ici » (2019) de Tommy Orange

Ici n’est plus ici (There There) est le premier roman de Tommy Orange. Débordant de rage et de poésie, ce premier roman, en cours de traduction dans plus d’une vingtaine de langues et qui impose une nouvelle voix saisissante, a été consacré Meilleur roman de l’année par l’ensemble de la presse américaine. Finaliste du Prix Pulitzer et du National Book Award, l’auteur a reçu plusieurs récompenses prestigieuses dont le PEN/Hemingway Award. Critique et avis livre.

Cet article vous est proposé par un rédacteur-invité, le chroniqueur Chris L..

Synopsis :

À Oakland, dans la baie de San Francisco, les Indiens ne vivent pas dans une réserve mais dans un univers façonné par la rue et par la pauvreté, où chacun porte les traces d’une histoire douloureuse. Pourtant, tous les membres de cette communauté disparate tiennent à célébrer la beauté d’une culture que l’Amérique a bien failli engloutir. À l’occasion d’un grand pow-wow, douze personnages, hommes et femmes, jeunes et moins jeunes, vont voir leurs destins se lier. Ensemble, ils vont faire l’expérience de la violence et de la destruction, comme leurs ancêtres tant de fois avant eux. 

Ici n’est plus ici : un superbe roman choral

Tommy Orange plonge avec Ici n’est plus ici dans le quotidien des Indiens urbains au XXIe siècle. Nés en ville, au milieu des buildings et non des grands espaces, douze personnages tissent un superbe roman choral et s’interrogent sur la persistance de leurs racines. Ils ont un objectif commun : rejoindre le Grand Pow-Wow d’Oakland, dans la baie de San Francisco. Car c’est l’opportunité d’y faire vivre certaines traditions auxquelles ils sont plus ou moins attachés, comme la compétition de danses traditionnelles avec ses chants et costumes traditionnels.

Mais tous les participants n’ont pas la même ferveur pour ce grand rassemblement qui attire des participants de toutes tribus et venus de tous les coins des États-Unis . Certains y voient avant tout l’opportunité exceptionnelle de gagner de l’argent facilement, au détriment du respect de toute valeur ancestrale.

Dans un prologue, très enlevé et dynamique, rappelant le massacre des Indiens d’Amérique et leur implantation en ville, comme pour mieux les assimiler et les absorber, il apparaît que les survivants et leurs descendants ont su s’adapter, se régénérer et se réinventer. Les chapitres d’Ici n’est plus ici s’enchainent allègrement, chaque voix répondant à une autre. Les personnages sont saisis dans leur quotidien par les doutes et un mal être existentiel. De toutes générations, de tous âges, plus ou moins intégrés dans la société, ils s’interrogent sur leurs racines, sur ce qu’ils représentent face à une société qui les marginalisent et les méprisent.

De pure souche, métis ou adoptés, plus ou moins assimilés, tous les protagonistes sont marqués par divers maux comme l’alcoolisme, la toxicomanie, la délinquance, l’abandon, la maltraitance, la discrimination ou le chômage. Une réalité dramatique et insoluble qui les frappe violemment. Détenteurs de « noms indiens bâclés », « de surnoms de pure circonstance », leurs « noms sont  des poèmes, des images d’une grande logique et dépourvues de toute logique ».

Véritable cri sur la réalité actuelle de ces communautés urbaines indiennes rejetées

Tous les personnages d’Ici n’est plus ici accrochent le lecteur par leur authenticité, leurs blessures et leurs failles. Ils maintiennent en éveil son attention. Incontestablement il va se passer quelque chose lors de la grande fête. La tension, toujours présente, devient grandissante au fil des pages. Cette génération d’Autochtones (comme ils aiment se nommer) est convertie à l’Internet, à l’imprimante 3D et aux drones, qui y jouent un rôle important dans le roman.

Que ce soit Edwin Black l’obèse, Jacquie Red Feather et sa fille abandonnée, ou Orvil, le fils de celle-ci, et ses deux frères, Loother et Loney, adoptés par Opale, la soeur de Jacquie, ou encore Dene qui filme et recueille des témoignages qu’il rémunère ou encore Thomas Franck, ils sont pour la plupart attachants, remplis de sincérité et convaincants dans leurs descriptions et leurs combats divers et variés. Tous ces laissés pour compte se retrouvent au Coliseum pour festoyer et échanger. Mais certains de ces destins seront foudroyés par le déchaînement d’une violence incontrôlée.

Tommy Orange, lui-même descendant de Cheyenne, écrit en  connaissance de cause. Son roman est un véritable cri sur la réalité actuelle de ces communautés urbaines indiennes rejetées et sur l’impossibilité à  vivre avec un passé aussi lourd et dramatique. Des interrogations se posent aussi  sur la capacité à transmettre un passé dont les traditions se diluent dans des banlieues de grandes métropoles gangrénées par les différentes calamités, désolations et souffrances qui touchent ces populations marginalisées et exclues.

Ici n’est plus ici est un livre très réussi et qui est construit comme une véritable pièce de théâtre avec un prologue, quatre actes et un entracte. L’écriture y est alerte, vive et même poétique parfois. C’est un roman qui porte les stigmates d’une réalité parfaitement appréhendée, vécue et recueillie. Excellent conteur, l’auteur accroche son lecteur par son style moderne et sa force de conviction. C’est une fiction qui traduit une réalité sombre, désespérée mais où l’espoir demeure.

En savoir plus :

  • Ici n’est plus ici, Tommy Orange, éditions Albin Michel, 21 août 2019, 352 pages, à partir de 14.99 euros
Bulles de Culture - Les rédacteur.rice.s invité.e.s

Un commentaire

  1. Merci à Chris L pour son superbe papier sur le roman de Tommy Orange !
    Francis Geffard (Albin Michel)

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