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Qui a tué mon Père critique théâtre Edouard Louis 055
© Jean Louis Fernandez

Critique / « Qui a Tué Mon Père? » par Thomas Ostermeier

Edouard Louis, qui avait fait sensation lors de la publication de sa première autobiographie En finir avec Eddy Bellegueule, fait sa première sur les planches avec une adaptation de son livre Qui a tué mon père ? mise en scène par Thomas Ostermeier. L’avis et la critique théâtre de Bulles de Culture sur cette pièce qui se joue au Théâtre de la Ville jusqu’au samedi 26 septembre 2020. 

Synopsis :

En utilisant le corps brisé de son père comme point de départ, Edouard Louis entreprend une réécriture provocante de l’histoire politique et sociale récente de la France. C’est la chronique d’un meurtre en cours, d’une mutilation délibérée par des «réformes» néolibérales et de leur brutalité contre les travailleurs qui sont contraints de subir leurs conséquences dans leur propre corps. Un pamphlet polémique et rebelle contre l’oubli, l’exclusion et la violence physique d’une société de classe – et, en même temps, une déclaration d’amour intime d’un fils à son père.

Qui a tué mon père ? : une autobiographie intime

A l’entrée du Théâtre de la Ville, on sent un parfum d’exaltation dans l’air parmi les visages masqués des spectateurs et une impression de rentrée des classes après la longue période de confinement. La salle est quasiment pleine, si ce n’est les places laissées libres entre les spectateurs.

Lorsque nous entrons dans la salle, Edouard Louis est déjà sur scène, le visage rivé derrière un ordinateur, pianotant sur les touches. Les spectateurs le remarquent à peine – la pièce n’a pas commencé, notre attention n’est pas encore exigée.

Edouard Louis avait déjà exploré l’autobiographie dans ses deux précédents livres (En Finir avec Eddy Bellegueule et Histoire de la violence). Il pousse ici le « je » autobiographique jusqu’au bout, incarnant lui-même son autobiographie Qui a tué mon père ?

Comme il le dit dans le programme de la pièce, ce choix est politique : « Dans la forme autobiographique, lorsqu’on écrit « je », c’est un « je » traversé par le monde, par les mécanismes sociaux, par des structures sociales, par des identités de genre, de race, de classe ; il est traversé par de nombreuses choses dont il n’est pas conscient ». Engagé politiquement, la forme autobiographique est pour lui un moyen de nous forcer à regarder : on peut difficilement détourner le regard d’un « je » qui raconte une histoire intime, personnelle, qui se dévoile – et c’est d’autant plus vraie dans la mise en scène proposée au Théâtre de la Ville.

Le décor est sobre : des micros placés à différents endroits de la scène, un bureau, un fauteuil qui fait dos au public. Edouard Louis, jouant ici son propre rôle de fils nous dresse le portrait d’un père pétri de contradictions – tantôt figure masculiniste qui ne parvient pas à comprendre un fils qui aime les « cartables de princesse » – tantôt père aimant, le défendant envers et contre tout.

Qui a tué mon père ? commence à revers lorsqu’Edouard rend visite à son père dont le corps a été brisé par un accident de travail. S’adressant parfois au public en parlant de lui à la troisième personne, parfois directement à son père avec des regards furtifs vers le fauteuil laissé vide, ce qui frappe surtout c’est la force de l’évocation. Le père, absent, est raconté par bribes de souvenirs d’enfance et permet de peindre une classe sociale sur le fil.

L’histoire de cette famille du Nord peinant à joindre les deux bouts, c’est ainsi l’histoire de toute une franche oubliée de la population. Edouard Louis se rappelle par exemple d’un Noël, où à huit ans, la voiture de son père dans laquelle il cachait ses cadeaux est détruite par un accident. Pensif, le fils se demande pourquoi il a pleuré. Il n’a pas pleuré pour la perte de ses cadeaux, mais parce que son père ne pourrait plus aller travailler. Comment à cet âge, peut-on déjà s’inquiéter du travail du père avant ses cadeaux d’enfants ?

Un père tout en paradoxes

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© Jean Louis Fernandez

Au cours de la pièce, avec rage, Edouard Louis défend ce père dont il a détesté le mépris, lui qui ne jurait que par des attributs masculins (« pleurer ce n’est pas pour les hommes »), « je suis l’homme de la maison, on ne me ment pas à moi » dit-il à sa femme) pointant le doigt sur les responsables – politiques : « Tu appartiens à cette catégorie d’humain à qui la politique réserve une mort précoce ».

Il met en lumière ses paradoxes : la violence familiale (le grand-père battait sa femme), s’est transmutée : le père a toujours refusé à battre ses enfants, préférant comme arme l’indifférence. Des interludes musicaux, dans lesquels il danse sur des musiques pop (Britney Spears- Baby One More Time, AquaBarbie Girl) ponctuent la pièce, comme des fenêtres ouvertes sur sa chambre d’ado. Une obsession revient : celle d’un souvenir, dans lequel le petit Edouard Louis avait préparé un spectacle dans lequel il incarnait une femme.

Le père, gêné, avait refusé de le regarder, alors que l’enfant insistait : « regarde papa ! ». Cette scène revient de manière cyclique au cours de la pièce, insistante, nous poussant nous aussi à regarder. « Regarde, papa ». Finalement, l’enfant rejoint son père sorti fumer dehors pour s’échapper au spectacle, et ce dernier le prend dans ses bras.

C’est toute l’histoire de Qui a tué mon père ?, livre comme la pièce : celle d’une réconciliation entre un fils et un père qui ne pouvaient se comprendre, aux codes sociaux trop éloignés. Le père à qui l’on a appris qu’il fallait être un homme a appris peu à peu à voir ce fils qui « avait des manières » et « parlait d’une voix aigüe ».
Edouard Louis parvient à construire ces paradoxes avec une force et une intensité qui ne laissent pas indifférents. On reste scotchés à son monologue, essayant nous aussi de reconstruire les morceaux de cette vie brisée grâce aux souvenirs.

Venger le père

Qui a Tué Mon Père critique théâtre Edouard Louis
© Jean Louis Fernandez

La réconciliation laisse place à la vengeance : par cette pièce, Edouard Louis cherche à venger son père de ceux qui ont tué son corps. Dans la dernière partie, il change radicalement de ton et le monologue autobiographique se fait diatribe à l’encontre des responsables politiques qu’il nomme directement : Jacques Chirac, Xavier Bertrand, François Hollande, Myriam El Khomri, Emmanuel Macron dont les politiques sociales sont dénoncées (RSA, loi du travail, allocations logement, discours sur les fainéants).

C’est peut-être là où se trouve la limite de Qui a tué mon père ? : alors que la poésie et l’autobiographie intime touchaient leur but et parvenaient à nous mettre face à la souffrance d’une classe sociale en déperdition, l’adresse directe nous touche moins et nous gêne par son aspect binaire. On est décontenancés par la mise en scène un peu grossière – mais après tout, c’est le but, et peut-être est-ce le moyen le plus efficace pour pointer la responsabilité. Comme le dit le père à ce fils qu’il comprend enfin après toutes ces années « Tu as raison, je crois qu’il faudrait une bonne révolution ». Le rideau tombé, la salle était debout, applaudissant avec force.

En savoir plus :

  • Qui a Tué Mon Père? au Théâtre de la Ville (Paris) du mercredi 9 septembre au samedi 26 septembre 2020.
  • Mise en espace : Thomas Ostermeier avec Édouard Louis – Scénagraphie : Nina Wetzel, Vidéo : Sébastien Dupouey & Marie Sanchez, Musique Sylvain Jacques, Dramaturgie Florian Borchmeyer Lumière : Erich Schneider Costume : Caroline Tavernier Dramaturgie : Elisa Leroy

Cécile G.

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