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Arène Djavadi critique avis livre 2020 couverture

Critique / « Arène » (2020) de Négar Djavadi

Dernière mise à jour article : 24 septembre 2020 à 22:12

Négar Djavadi avait enchanté par sa qualité de conteuse avec son premier roman, Désorientale, aux personnages et chemins de vie inoubliables. Avec Arène, elle se renouvelle totalement avec talent. En cinq temps « prélude, moderato, crescendo, furioso, postlude », elle réussit un livre brillant et si actuel. Le ton est donné dès les premières lignes avec le lynchage de Gabriel dans le local poubelle de son immeuble dans l’est parisien. La critique et l’avis sur cet ouvrage de la rentrée littéraire 2020.

Cet article vous est proposé par un rédacteur-invité, le chroniqueur Chris L..

Synopsis :

Benjamin Grossman veut croire qu’il a réussi, qu’il appartient au monde de ceux auxquels rien ne peut arriver, lui qui compte parmi les dirigeants de BeCurrent, une de ces fameuses plateformes américaines qui diffusent des séries à des millions d’abonnés. L’imprévu fait pourtant irruption un soir, banalement: son téléphone disparaît dans un bar-tabac de Belleville, au moment où un gamin en survêt le bouscule. Une poursuite s’engage jusqu’au bord du canal Saint-Martin, suivie d’une altercation inutile. Tout pourrait s’arrêter là, mais, le lendemain, une vidéo prise à la dérobée par une lycéenne fait le tour des réseaux sociaux. Sur le quai, les images du corps sans vie de l’adolescent, bousculé par une policière en intervention, sont l’élément déclencheur d’une spirale de violences. Personne n’en sortira indemne, ni Benjamin Grossmann, en prise avec une incertitude grandissante, ni la jeune flic à la discipline exemplaire, ni la voleuse d’images solitaire, ni les jeunes des cités voisines, ni les flics, ni les mères de famille, ni les travailleurs au noir chinois, ni le prédicateur médiatique, ni même la candidate en campagne pour la mairie. Tous captifs de l’arène: Paris, quartiers Est.

Arène :  foisonnant et virevoltant

Le téléphone portable de Benjamin Grossman, au carnet d’adresse copieusement rempli, il en est convaincu, lui a été volé. Lui, l’enfant de Belleville, venu y voir sa mère, a réussi à devenir l’un des dirigeants adulés de BeCurrent, le concurrent de Netflix. Il est dans tous ses états, terrorisé par les conséquences de cette perte. Il ne doit pas décevoir le grand maître de la fiction, Jason Hopper, sinon ce sera la chute. Il retrouve le voleur mais aucune trace de son smartphone. Le lendemain les réseaux sociaux s’emballent en visionnant une vidéo. Ce qui choque sur l’enregistrement de Camille, un montage à charge contre la police, c’est le coup de pied donné par Sam, une flic irréprochable et intègre, à une personne sans vie lors du démantèlement d’un camp de migrants. Le décédé n’est autre que le voleur de Benjamin, Issa Zeitouni, victime sans doute d’un nouveau règlement de comptes entre cités.

La peur de nouvelles violences entre Belleville, la Place du colonel Fabien et les Buttes-Chaumont, se répand au sein de la population. Les parents, souvent des femmes seules, sont à la dérive face à des situations qui les dépassent. Camille, Gabriel, Issa et beaucoup d’autres, contestent, sont désœuvrés, traînent et trafiquent dans la rue. Des communautés du monde entier y cohabitent et s’affrontent parfois. Benjamin ou Stéphane, pour faire face à la frénésie de leurs activités, abusent de produits pharmaceutiques et ont recours également aux dealers locaux.

La haine véhiculée contre la jeune policière est portée par une horde sauvage d’adeptes des réseaux sociaux. Les chaînes d’infos en continu, comme souvent, invitent un peu n’importe qui sur leurs plateaux en qualité d’experts, pour disserter. Ainsi en est il de ce prédicateur, Stéphane Jahanguir Sharif, un extrémiste religieux policé, dangereux manipulateur d’esprits désorientés, jadis adepte des solutions musclées. Le décès d’Issa Zeitouni est une opportunité pour lui permettre de revenir sur le devant de la scène. 

Un livre sans concession

Benjamin s’avère être lâche, menteur, opportuniste que ce soit à l’égard de sa mère, de Thomas Séfériadis, de Chloé ou d’Edouard ses voisins, de Roxane Hayavi-Daule la candidate à la mairie de Paris. Cependant, il n’est pas le seul à se comporter ainsi. Les supérieurs de Sam, pour protéger leur carrière, enfoncent la jeune femme en la jetant en pâture à la vindicte populaire.

Négar Djavadi est sans concession dans Arène, véritable plongée sociologique. Les critiques et coups de griffe sont distribués sans retenue contre les insuffisances politiques, les expulsions des camps sauvages de migrants, les pratiques fiscales des sociétés et des états, les conséquences de la surabondance de séries diffusées par les plateformes, les vies artificielles vécues sur les réseaux sociaux. 

Foisonnant, virevoltant, ce roman est celui des combats de chaque individu avec ses propres démons, avec ses parents, contre les concurrents au sein d’une entreprise, entre sociétés, entre bandes, contre des corps constitués. Les nombreux personnages font l’objet de franches descriptions de ce qu’ils sont réellement mais sans jugement aucun.        

Rumeurs et « fake news » conduisent à un bouquet final explosif, dantesque. Nombreuses sont les victimes parmi les acteurs et les spectateurs projetés dans l’arène. Négar Djavadi réussit avec inventivité un roman d’une grande actualité, totalement maîtrisé dans sa complexité, d’une grande richesse. Désorientale, Arène confirme la naissance d’une grande auteure.

En savoir plus :

  • Arène, Négar Djavadi, Editeur Liana Levi, août 2020, 432 pages, à partir de 16.99 euros
Bulles de Culture - Les rédacteur.rice.s invité.e.s

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