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HOW DEEP IS YOUR USAGE DE L'ART ? (NATURE MORTE par Benoît Lambert, Jean-Charles Massera
© V.Arbelet

[Critique] « How deep is your usage de l’art ? (Nature morte) » d’Antoine Franchet, Benoît Lambert et Jean-Charles Massera

Quel est notre rapport à l’art ? Qu’est-ce que l’art éveille en nous ? Qu’est-ce qui détermine notre lecture de spectateur-trice ? Autant de questions que pose le spectacle How deep is your usage de l’art ? (Nature morte) créé par le trio Antoine Franchet, Benoît Lambert, Jean-Charles Massera, et présenté au Théâtre Dijon Bourgogne pour sa première. L’avis et la critique théâtre de Bulles de Culture sur cette pièce.

Synopsis :

Que deviennent nos expériences de culture ? Qu’est-ce qui forge un parcours culturel ponctué de lectures, de spectacles, de films, de morceaux de musique ? Qu’interroge l’art en chacun-e de nous ? Qu’est-ce que l’art nous fait ? Nous apporte ? Comment nous construit-il ? C’est toutes ces questions que pose How deep is your usage de l’art ? (Nature morte).

How deep is your usage de l’art ? (Nature morte) : un spectacle en point d’interrogation

HOW DEEP IS YOUR USAGE DE L'ART ? (NATURE MORTE par Benoît Lambert, Jean-Charles Massera
© V.Arbelet

Une conférence d’Histoire de l’art s’ouvre avec un intervenant (Guillaume Hinky) peu convaincant, voire même peu convaincu. Accompagné d’images de tableaux sur un écran, il évoque la peinture hollandaise et l’art contemporain sur un ton décalé et amusé. Le second degré affleure, la dimension burlesque de cette imitation des conférences savantes sur l’art amuse. D’emblée, la clé d’entrée dans l’œuvre est celle de l’intertextualité : un tableau revêt de l’intérêt parce qu’il a été commenté par Proust ou quelque grand autre.

Soudain, une image énigmatique apparaît sur l’écran puis le rideau se lève et cette mystérieuse image s’avère alors être le décor de la pièce. Soit un arbre solitaire, un escalier qui descend de nulle part et un sol recouvert d’une texture laineuse. L’influence du land art est sensible, celle des installations également. How deep is your usage de l’art ? (Nature morte) s’ancre alors dans ce décor onirique et mystérieux qui ne cesse de se réagencer. Il nous semble reconnaître là le goût de Benoît Lambert pour les décors poétiques.

Six comédien-ne-s — Marion Cadeau, Anne Cuisenier, Léopold Faurisson, Elisabeth Hölzle, Shanee Krön et Alexandre Liberati — évoluent dans ce décor. Ils en deviennent les personnages et passent allègrement d’un univers à l’autre. Les tableaux qui se dessinent à travers leurs présences et leurs interventions ouvrent les champs d’interrogation : qu’est-ce qui intervient de notre vécu dans notre rapport à l’art ? Comment l’art convoque-t-il nos différentes sensations ? L’art relie-t-il ou isole-t-il ?

How deep is your usage de l’art ? (Nature morte) pose ces questions sans asséner de réponses. La réflexion qu’il ouvre se cantonne toutefois plutôt au domaine des arts plastiques au sens large — et cela malgré les références littéraires. Le très imposant décor conduit, de fait, à une prévalence du visuel sur les autres sens, même s’ils ne sont pas tout à fait absents du spectacle.

How deep is your usage de l’art ? (Nature morte) est contemplatif avant tout et c’est peut-être d’ailleurs parfois sa faille. L’image initiale est en constante métamorphose : on voit entre autres apparaître des panneaux mobiles recréant La Calomnie d’Appelle de Botticelli en trois dimensions, ou encore une cabine transparente permettant de recréer la performance des Imponderabilia de Marina Abramovic

Une pièce aux intertextes nombreux… et aux références très denses

Peinture, ready-made, performances, musiques classique et populaire, cinéma, comédie musicale, poésie et bien sûr, théâtre… Autant d’univers que le trio composé d’Antoine Franchet, Benoît Lambert et Jean-Charles Massera convoque. Il en résulte une composition extrêmement dense, d’apparence éclectique et de sens parfois obscur.

De Vermeer à Mondrian, en passant par Botticelli, de la Phèdre de Jean Racine à l’Hamlet de William Shakespeare en version originale, en passant par On ne badine pas avec l’amour d’Alfred de Musset, du sonnet des correspondances de Charles Baudelaire (Les Fleurs du Mal, IV) à Christophe Tarkos, de la musique classique aux Bee Gees, d’Autant en emporte le vent à Interstellar, les références se multiplient, s’empilent, s’enchaînent.

On comprend que les tableaux successifs renvoient à d’autres peintres, à d’autres artistes, à d’autres références qui nous échappent. Si How deep is your usage de l’art ? (Nature morte) est conseillé à partir de quinze ans, il n’est pas certain qu’un-e lycéen-ne puisse attraper ne serait-ce qu’un tiers des allusions intertextuelles.

Le spectacle donne l’impression d’un foisonnement parfois excessif. On se perd dans les forêts de symboles, dans l’océan d’allusions, dans la vague de concepts plus ou moins abscons que l’on voit défiler devant nos yeux et à nos oreilles.

Une forme conceptuelle un peu datée

HOW DEEP IS YOUR USAGE DE L'ART ? (NATURE MORTE par Benoît Lambert, Jean-Charles Massera
© V.Arbelet

Ce que l’on reprocherait au spectacle How deep is your usage de l’art ? (Nature morte), c’est de s’adresser prioritairement à une génération et à un milieu assez spécifiques. La profusion des références donne l’impression que c’est avant tout à ces « happy few », que Stendhal appelait de ses vœux, que l’on s’adresse.

Somme toute, les « happy few » de How deep is your usage de l’art ? (Nature morte), si l’on s’en tient aux références convoquées, doivent avoir la cinquantaine — et plus — et une sacrée culture dans les arts plastiques (au sens large) et ses différents mouvements.

Lorsqu’on ne coche aucune des deux cases, l’on se sent en marge, en partie exclu-e et parfois franchement bête. On peine à se défaire de l’impression que l’on n’est pas tout à fait assez lettré-e, assez intellectuel-le pour le spectacle, et, avouons-le, ce n’est pas l’impression la plus agréable que peut nous procurer un spectacle de théâtre.

Car même les incursions dans la culture populaire sont très spécifiques : pas sûr qu’Autant en emporte le vent puisse être reconnu en une scène par les moins de trente ans ; pas sûr que les Bee Gees puissent être immédiatement identifiables par les moins de quarante. L’univers le plus facilement reconnaissable par les plus jeunes générations est celui de la conquête de l’espace, dont le cinéma s’empare assez régulièrement pour que chaque génération ait une référence.

Ce qui rend aussi le spectacle difficile d’accès, c’est sa dimension avant tout conceptuelle. On regarde, on écoute, on observe, mais How deep is your usage de l’art ? (Nature morte) n’est pas construit autour d’une narration, ni autour d’une chronologie. On saute d’une atmosphère à une autre, souvent sans transition logique. Suivre presque deux heures sans jalons n’est pas aisé. Et ce glissement perpétuel, qui joue du paradoxe entre lenteur et fourmillement de références, désarçonne.

Nous n’enlèverons pas au spectacle qu’il comporte de très beaux tableaux, qu’il impressionne dans son décor, qu’il est ponctuellement très drôle. On regrette cependant qu’How deep is your usage de l’art ? (Nature morte) reste aussi froid face à l’art qu’il questionne, rejetant l’émotion comme si elle ne pouvait jamais être une clé d’entrée dans l’art, ou méprisant même peut-être qu’elle puisse l’être.

En savoir plus :

  • How deep is your usage de l’art ? (Nature morte) a été créé au Théâtre Dijon Bourgogne où il est joué du 6 au 20 novembre 2019
  • Durée du spectacle : 1h50

Morgane P.

Rédactrice/Editor chez Bulles de Culture
Littéraire dans l’âme, cœur tendre, j’aime que l’on me raconte des histoires, que l’on m’emmène à la rencontre de personnages qui me fassent vibrer, qui m’emportent, qui me touchent, et vivre à travers eux de belles et incroyables aventures.

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Morgane P.

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