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Les Témoins de Yann Reuzeau affiche théâtre contemporain

[Critique] « Les Témoins » de Yann Reuzeau : quand la politique fiction manque sa cible

Présentée à la Manufacture des Abbesses, la pièce Les Témoins, écrite et mise en scène par Yann Reuzeau, est loin de susciter l’enthousiasme. L’avis et la critique théâtre de Bulles de Culture.

Synopsis :

Un président d’extrême droite vient d’être élu. Nous sommes dans la salle de conférence du journal Les Témoins. Né dans le refus du journalisme d’opinion, le journal devient pourtant la cible du nouveau pouvoir en place. Catherine (Sophie Vonlanten), la rédactrice en chef adjointe, se bat pour maintenir le cap, tout en quittant son compagnon, le rédacteur en chef (Frédéric Andrau). Cyril (Morgan Perez) découvre un projet terroriste mené par une formation extrémiste écologiste. Hassan (Tewfik Snoussi) est au coeur d’une histoire de services secrets et dans une séparation difficile. Rebecca (Marjorie Ciccone) met au jour une sombre affaire d’espionnage industriel mettant en cause un proche du président ; elle a également une liaison avec Catherine.

Les Témoins, la suite de l’extraordinaire Chute d’une Nation

Même si les deux pièces sont détachées, Les Témoins s’inscrit comme la suite de la talentueuse Chute d’une Nation du même Yann Reuzeau. Créée en 2010, La Chute d’une Nation avait été reprise en 2015 au Théâtre du Soleil où elle avait remporté un franc succès. Montée comme une série, cette première pièce montrait alors l’impuissance des politiques à faire barrage à l’extrême droite. Salué par la critique et récompensé du Prix Beaumarchais du Figaro dans la catégorie Meilleur auteur, ce premier opus de fiction politique était traversé d’un vrai souffle et offrait un spectacle politique captivant.

C’est donc avec un enthousiasme forcené que nous sommes allée découvrir la suite de cette fresque extraordinaire. Malheureusement, Les Témoins n’offre rien de tel.

Un manichéisme débordant

Comment réagit un journal indépendant quand il devient l’ennemi à abattre d’un gouvernement d’extrême-droite, c’est la question que pose — sur le papier — la pièce Les Témoins. La réponse que Yann Reuzeau apporte déçoit et sombre souvent dans la caricature. La vieille opposition « résistant-collabo » vient former le coeur du projet de la pièce. Il en résulte un manichéisme excessif qui gêne l’ensemble de la pièce et lui fait manquer son objectif.

Les affaires qui font le corps des Témoins ne convainquent pas. On fait une escapade dans une sorte de sous Bureau des Légendes avec l’histoire de services secrets, on reste dubitative sur la question du radicalisme écologiste et seul le scandale d’espionnage industriel sauve l’ensemble. Quant aux histoires personnelles des membres du journal, elles font souffler d’exaspération tant elles manquent de corps.

Le dossier de presse souffle pourtant que Yann Reuzeau a mené une enquête poussée auprès des journalistes de Libération pour écrire sa pièce. On se demande franchement ce qui est arrivé. Peut-être un brouillage général entre une enquête qui porte sur un journal d’opinion et une pièce qui porte sur un média neutre. Peut-être aussi un oubli de notre Histoire. Car des journaux qui ont vécu malgré un État extrémiste, nous en avons eu, sous le Régime de Vichy et l’Occupation.

Une écriture contestable

Les choix scénographiques pour la pièce Les Témoins étaient pourtant porteurs de promesse. Une salle de conférence qui s’abime au fil du spectacle, un écran qui montre le site du journal, les articles en cours d’écriture de chacun-e et les informations en direct. Il y avait là de l’or… Toutefois ces bonnes idées échouent, prises dans le filet d’une écriture qui se voudrait satirique mais qui s’enlise dans le cliché.

Yann Reuzeau veut coller à son époque : une rédactrice en chef adjointe qui quitte son conjoint pour une aventure avec une femme, une histoire de garde d’enfant conflictuelle, un geste désespéré de dépit amoureux. Les ficelles sont grosses, les sentiments de chacun-e peu convaincants. Tout comme le bal des ambitions personnelles, qui, mieux traité, aurait pu devenir fascinant.

Quant à l’affrontement des gentils et des méchants, le moins que l’on puisse dire est qu’il manque cruellement de nuances. Méchant-e-s collabos, méchants flics… L’idée du complot de l’armée pour renverser le chef de l’État s’éclipse aussi vite qu’elle est apparue, sans que soient développés ses implications : le pouvoir de l’armée, le danger d’un coup d’État armé, tout ce que le monde actuel nous donne pourtant à voir. On aurait aimé en tout cas un peu plus de subtilité.

Une mise en scène décevante

Le moins que l’on puisse dire, quand on assiste aux Témoins, c’est que l’équipe du spectacle semble être complètement livrée à elle-même. C’est aussi d’ailleurs ce qui fait que la représentation ne prend pas. Nul doute que certain-e-s des comédien-ne-s ont un véritable talent, mais sur cette scène aucun personnage ne prend jamais corps. Les personnages restent des êtres de papier, sans vraisemblance, sans profondeur et sans relief.

Le texte est crié ou récité, mais il n’est jamais incarné. Il sonne faux. Cela concourt, de fait, à mettre en exergue sa dimension caricaturale. On sait que certaines critiques ont été encourageantes à l’égard de la pièce, on peine à comprendre pourquoi. Les deux heures sont bien plus longues que les six heures qui occupaient La Chute d’une Nation. Yann Reuzeau a montré qu’il pouvait faire très bien, certes, nous l’avons vu et reconnu. Il montre avec Les Témoins qu’il sait aussi manquer sa cible. Cela arrive.

Nous espérons en tout cas que Yann Reuzeau reviendra à ce qui a fait son succès : une écriture fine, nuancée, pertinente ; une mise en scène maitrisée et travaillée. Pour Les Témoins, cela est raté.

En savoir plus :

  • Les Témoins à la Manufacture des Abesses du 29 août au 3 novembre 2019. Les jeudis, vendredis, samedis à 20h45 et le dimanche à 17h
  • Durée du spectacle : 2h.

Morgane P.

Rédactrice/Editor chez Bulles de Culture
Littéraire dans l’âme, cœur tendre, j’aime que l’on me raconte des histoires, que l’on m’emmène à la rencontre de personnages qui me fassent vibrer, qui m’emportent, qui me touchent, et vivre à travers eux de belles et incroyables aventures.

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Morgane P.

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